La courbe parfaite
Le soleil est doux cet après-midi. Je le sens percer à travers les feuilles, striant le sol de lumière sans me zébrer de chaleur. Ma foulée est rapide, mes pas s’enfoncent dans la terre rendue meuble par la pluie qui vient de tomber. Dans cette forêt que j’ai délaissée depuis presque un an, je me sens bondir entre chaque appui. Un drame m’en a éloignée, un autre m’y a ramenée. Alors, je cours vite, pour oublier où je suis.
Les chemins serpentent entre les conifères. On peut s'y perdre et s'y retrouver sans jamais s'ennuyer. Une longue ligne droite appelle mon élan. J’accélère. Je ne bondis plus, je vole. Mon cœur pulse, mes cuisses chauffent alors que mes pieds arrachent le sol. Puis quelque chose transperce le silence. Des bruits de baignade. Des rires. Un plongeon, un seul, et le silence juste après - le temps que quelqu'un remonte. À l’époque, elle tenait longtemps avant de reprendre son souffle. Moi, je comptais. Je sens un bourdonnement sourd dans mon crâne. Je ralentis et cherche une autre voie. Mes jambes tentent de retrouver mon rythme, mais l’élan est brisé. Je retourne à la voiture en courant lentement.
En chemin, je passe devant l’autre forêt, celle où je courais il y a encore peu de temps. La sécheresse estivale, la bêtise humaine puis les flammes y ont fait leurs ravages. Elle avait beaucoup à envier à celle que je viens de quitter. Plus petite, moins d’itinéraires, sans cette luxuriance que l’autre peut offrir. Mais elle offrait autre chose. Elle n’était pas aussi proche de lui.
De retour chez moi, je me laisse engloutir par mon fauteuil, sans savoir comment occuper ma soirée. Je me lève enfin pour récupérer mon livre sur ma table de nuit. Je passe devant sa porte. Son lit est encore défait, en vrac, comme toujours. Sur le meuble à droite, son casque. Celui que je lui avais offert parce qu’elle écoutait toujours la musique trop fort. J’aime cette image d’elle. Ses longs cheveux blonds et bouclés bougeant au rythme de la musique que je n’entendais pas. J'aime même ces moments où sa porte claquait après un « Tu comprends jamais rien ! » quand je lui refusais une sortie avec ses copines. Je n'entendais alors plus que ses mains taper sur ses cuisses, accélérer, frapper plus fort. Puis un cri, pour accompagner le chanteur qui lui hurlait dans les oreilles. D’autres bruits reviennent : claquements de portières, obturateurs, fermetures éclair. J’essaye de les chasser en secouant la tête. Je ferme la porte de cette chambre inoccupée.
Mercredi
Il est sept heures, j’ai déjà les baskets aux pieds. Ce matin, j’ai senti des fourmis dans mes orteils alors que je tentais de reprendre une nouvelle fois ce livre que mon esprit refuse toujours au bout de quelques pages. Il s'évade ; chaque mot lui sert de porte de sortie. J’ai abandonné et je me retrouve ici. J’arpente les chemins forestiers, sereine et sûre du silence que je vais y trouver en courant si tôt. La fraîcheur matinale, les odeurs de la verdure, tout est parfait. Je me laisse absorber par cette douceur, mes jambes accroissent l’allure. Je trouve petit à petit mon rythme de croisière et me balade, toute légère. Je prends une fois à droite, une fois à gauche, puis deux fois à droite, trois fois à gauche. Je ne croise personne, je n’entends pas d’autres bruits que ceux des oiseaux. J’ai l’impression que je pourrais courir des heures dans cette forêt. Je suis une ligne qui oblique vers la droite, une courbe trop parfaite pour être naturelle. Soudain, je la revois, hilare. Avec elle, tout était prétexte à rire, même avant de plonger pour relever le défi. Une histoire de pari entre cousines : réussir à le traverser. Elle avait gagné. Je me souviens de son corps s’étirant le plus possible. La lumière devient plus intense. Elle scintille presque et je me demande quelle petite clairière je vais découvrir au bout. Il n’y a rien de tout cela. Le soleil m'éblouit, cerné d'un halo, et se reflète sur l'eau. Je suis figée face à cet horizon, juste le temps que mes yeux se remplissent de larmes. Je me retourne, les paupières closes, ce paysage dans mon dos. Les jambes coupées, je remonte ce chemin en marchant, ne retrouvant mon calme que lorsque je sens la lumière s’éteindre derrière moi.
Dans mon salon, je replonge dans mon livre. Mon esprit résiste encore. Même la première page ne semble pas pouvoir le faire céder. Je le pose ouvert sur mon ventre et laisse mes yeux se balader dans la pièce. Mon regard s’arrête sur les photos dans la bibliothèque. Ma fille est là, tout sourire, ses yeux bleus dissimulés derrière ses lunettes. Je lui avais demandé de les retirer pourtant. Mais non, « Allez, c’est plus drôle comme ça ! » Son image se brouille. Ne reste plus que cette berge, ces galets, sa silhouette étendue. Je détourne le regard de la photo mais je ne sais plus où le poser. Partout, je vois qu’elle n’est plus là.
Vendredi
J’ai senti dès le début de soirée que le sommeil ne viendrait pas. Mon corps et mon esprit se sont battus jusqu’à ce que l’un abdique. Je me retrouve encore dans cette forêt que j'ai tant esquivée. Pour l'éviter, lui. Ma lampe frontale, ressortie du fond d’un sac, est déjà faiblarde. Elle peine à éclairer le chemin devant moi. Je m'adapte, ma foulée ralentit. Difficile de se repérer, je cherche chaque fois les trouées où passe la lune. Mon souffle est régulier, bouche fermée, seul mon nez prend et rejette l’air pour accompagner mes pas. D'un coup, elle arrive. Mes narines s'en emplissent, puis tout mon corps. Je m’arrête, les bras ballants. C’est son odeur, la même que ce jour-là. Je ne peux plus avancer. Je finis par hurler. Pas un mot, juste un long cri. Je fais demi-tour et je sprinte. Mes foulées me semblent toutes-puissantes, mais très vite, une racine me stoppe dans mon élan et je m’étale au sol. Je me relève l’air mauvais. Je finis en boitillant.
Je jette mes clés sur le meuble dans l’entrée et, tout de suite après, mon corps dans la douche. Je me prélasse un long moment sous l’eau chaude avant d’en sortir. Face au miroir, je regarde ces poches noires sous mes yeux et ces creux sur mes côtes. En fouillant dans l’armoire, je tombe sur un flacon de lait hydratant. Celui d’Alice. Je l’ouvre et laisse les effluves de fleurs de cerisier me monter au nez. Je le repose. J’en prends un autre et enduis ma peau. Puis, je me souviens. Sa jolie peau dorée, brillante de crème solaire, elle aussi aux fleurs de cerisier. L’odeur restait quand elle venait m’embrasser avant d’aller se faire bronzer : « Bisous ma p’tite maman ! » Son corps allongé dans l’herbe, au soleil. Aussitôt, l’odeur de vase jaillit. Je souffle fort par le nez. Puis je le pince, le serre, le frotte avant d’essayer de dormir. Je pourrais me shooter aux fleurs de cerisier pour chasser cette odeur. Mais j’ai peur de rêver d’elle ensuite. Quand ça arrive, les réveils sont pires que tout, le temps que la réalité me rattrape.
Dimanche
Ça fait bien une heure que je suis dans mon lit à fixer ce plafond. L’espoir de me rendormir s’est éteint depuis longtemps. La sonnerie de mon téléphone m’en fait sortir. Je regarde l’écran et vois que c’est mon mari. Enfin, mon ex-mari. Je sais pourquoi il appelle, je sais quel jour on est. Je reste le pouce suspendu sur la touche « Décrocher » avant de le reposer. Je n'en ai pas envie. Ça vibre. Un message : « Je pensais à toi. Et… je me demandais si tu y étais allée. » Je ferme les yeux puis mets mon téléphone en silencieux.
J’ai erré toute la journée jusqu’à finir sur mon canapé, avec un thé et toujours ce livre. Aujourd’hui, ça fait un an. J'imagine cette journée comme la première d'une longue lignée qui me tuera un peu plus chaque année. Je repense à cette forêt qui m'a malmenée toute la semaine. Sauf qu'elle ne m'a rien fait. Elle me ramène simplement là où j'ai juré de ne plus jamais remettre les pieds. Juste à côté d'elle, auprès de son compagnon de toujours. Lui. Et si le moment était venu ?
Sans me convaincre que c’est ce qu’il faut faire ni que je vais le faire, je prends la route. Une fois garée, je m’enfonce doucement dans la lisière. Je prends mon temps. Je m'arrête plusieurs fois sans raison. Je profite de chaque arbre que j’ai croisé cette semaine, chaque chemin que j’ai exploré. Plus j’avance, plus je ralentis. Rien ne me fait reculer pour autant. Je sais qu’il est là, tout près, celui que j’ai évité trois fois ces derniers jours. Au détour d’un ultime virage, je me laisse guider par la lumière. J’y arrive enfin.
Il est là. Le lac. Le soleil tombe juste comme il faut pour le draper. Mes yeux se perdent sur ce paysage. Il n'a pas changé. Les mêmes couleurs chaudes, la même lumière douce que du temps où nous venions ici avec Alice.
Mon cœur se serre. J'inspire lentement ; j'avance vers l'eau. Soudain, un tremblement me prend, dans les jambes puis dans les yeux. Mon corps semble vouloir rentrer mais mon esprit, lui, lutte. Je force mon allure et me laisse envahir par ce qui me hante.
Je marche et les bruits me reviennent. Les portières des pompiers. L'obturateur de l’appareil photo. La fermeture éclair de la housse. Je continue d'avancer et je me revois foulant l'herbe de la berge. Les galets gris au bord de l’eau. Cette silhouette étendue. Je m’approche jusqu’à l’endroit où elle se trouvait. Puis viennent les senteurs de l’eau, cette odeur de vase qu’il y avait autour d’elle. Je m’accroupis, comme si elle était encore là. Je revois sa peau fripée et blanchie d’être restée si longtemps dans l’eau. Alice, ma fille… Je m’effondre, les mains posées sur les galets, et lâche toutes les larmes que contient mon corps.
Des bruits de pas sur les galets me font relever la tête, puis une voix jaillit au loin. Je vois une petite fille blonde arriver vers moi en courant et sa mère derrière elle en train de crier. Est-ce que j’entends bien ? Elle a dit « Alice » ?
- Candice ! Attention, attends-moi !
Mon cœur saute un battement. Candice. Un sourire me vient, en bataille avec mes larmes. La petite fille s’arrête à quelques mètres et m’observe.
- Ça va, madame ?
- Oui, ça va. Tu t’appelles Candice, c’est ça ?
- Oui. Et toi, tu t’appelles comment ?
- Moi, c’est Laure.
La petite me regarde. Je comprends qu’elle se demande ce qu’elle a le droit de dire.
- Pourquoi tu pleures ?
Je lui souris, mais avant que je puisse répondre, sa mère arrive. Elle la sermonne un peu puis me voit les yeux rougis et les joues encore humides. Elle s’excuse auprès de moi et prend sa fille par la main pour la ramener. Mais la petite résiste.
- Maman, attends !
Elle fait quelques pas, plante son regard dans le mien et s'agenouille en face de moi.
- Alors, je peux savoir pourquoi tu pleures ?
- Candice !
Je lève une main vers sa mère puis lui souris.
- Ne vous inquiétez pas. Tout va bien.
Je scrute les yeux de la petite, aussi bleus que ceux d’Alice.
- Je pleure parce que je suis triste. Et parce que je me souviens que ça n’a pas toujours été le cas.
- Il s’est passé quoi pour que tu sois triste ?
- De vilaines choses qui arrivent parfois.
On se sourit. Puis elle se lève et me prend doucement dans ses bras. Je sens sa chaleur d’enfant m’envahir. Sa mère me regarde et hoche la tête avant de prendre sa fille par la main.
Je m'assois sur les galets et regarde ces deux silhouettes s'éloigner. Face au coucher de soleil, mes bras autour de mes genoux, je laisse mes yeux se perdre sur le lac. Sur celui qui me l’a pris.
Commentaires
Enregistrer un commentaire