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La courbe parfaite

Lundi Le soleil est doux cet après-midi. Je le sens percer à travers les feuilles, striant le sol de lumière sans me zébrer de chaleur. Ma foulée est rapide, mes pas s’enfoncent dans la terre rendue meuble par la pluie qui vient de tomber. Dans cette forêt que j’ai délaissée depuis presque un an, je me sens bondir entre chaque appui. Un drame m’en a éloignée, un autre m’y a ramenée. Alors, je cours vite, pour oublier où je suis. Les chemins serpentent entre les conifères. On peut s'y perdre et s'y retrouver sans jamais s'ennuyer. Une longue ligne droite appelle mon élan. J’accélère. Je ne bondis plus, je vole. Mon cœur pulse, mes cuisses chauffent alors que mes pieds arrachent le sol. Puis quelque chose transperce le silence. Des bruits de baignade. Des rires. Un plongeon, un seul, et le silence juste après - le temps que quelqu'un remonte. À l’époque, elle tenait longtemps avant de reprendre son souffle. Moi, je comptais. Je sens un bourdonnement sourd dans mon crâne. ...

Avec mes mots

- Putain, les gars. Quand je vois vos gueules, avec vos jolies petites barbes bien taillées, je me dis que vous êtes les premiers mecs à passer plus de temps à s’occuper de leurs poils que les nanas. Allez, si je commence à parler à la télévision, faut que je change de chaîne. En même temps, minuit passé, il n’y a que de la merde et des bons petits bobos qui viennent montrer à quel point ils servent à rien. Leur seul talent, c’est d’avoir réussi à se faire payer pour ça. Voyons voir la suite. Oh, LCP. La Chaîne parlementaire, avec un programme de nuit. Déjà que personne ne les écoute en plein jour… Au moins, c’est raccord avec ce que j’ai vu juste avant. C’est la veillée des nuisibles. Je vais zapper jusqu'à trouver un truc pas trop chiant. Impossible d'aller dormir, pas après cette journée à la con. Heureusement, tu es là, Jackie ! Même après tant d’années, tu m’as jamais déçu, hein. Jamais jugé, jamais critiqué non plus. Et des jugements, aujourd'hui, j'en ai pris ple...

Le strict minimum

Je ne suis pas un connard. Ces mots tournent dans ma tête, une chorégraphie où se mélangent l’éloge et le sarcasme, pendant que je remonte l’avenue. C’est une belle nuit d’été, les trottoirs sont déserts et seule la lune éclaire les rues. J’ai l’impression d’être l’ultime rescapé d’un film post-apocalyptique. Un monde où le dernier homme vivant ne serait donc pas un connard. C’est ce qu’on m’a dit ce soir, après deux heures de discussion sur les rapports femmes-hommes. Évidemment, je ne suis pas en désaccord avec ça. Même si je me suis rarement interrogé là-dessus. Dix ans avec mon premier amour, des relations plutôt apaisées avec les femmes, peu de connards autour de moi : la question ne s'était jamais posée. Je précise qu’à cette hypothèse, il y a un astérisque : je suis quand même bien un mec. Une évaluation équivalente à « bien mais pas top » ou « doit faire ses preuves à l’examen ». Moi, Paul, trentenaire fraîchement séparé de celle que j'appelais la femme de ma vie, j’ava...

La confiscation du réel

Une fois sur deux. Depuis dix ans, ce constat s’impose. Une fois sur deux, je me retrouve à intervenir sur une situation qui n'est pas de mon ressort. Une fois sur deux, je rencontre des organisations qui veulent réparer leurs relations sans jamais interroger leur fonctionnement. Une fois sur deux, les mots sont déjà là avant moi. Ils ont été soigneusement choisis. Difficultés relationnelles. Manque de coopération. Besoin de communiquer. Les mots sont impeccables. Ils disent tout, sauf ce qui se passe. Une fois sur deux, je comprends que ma première mission n'est pas de rétablir le dialogue.  Aujourd’hui, je me prépare à la clôture d’une médiation. Des personnes en conflit vont se réunir pour tenter d’améliorer les choses. Peut-être pour la dernière fois. J’ai préparé cette réunion comme les autres. Pour la première fois, j’ai l'impression que cela ne servira à rien. Mais je les ai fait entrer dans ma méthode. Je ne peux plus les abandonner. Et puis, je suis payé pour ça. J...

Les fleurs tenaient encore

 Le gris de cette pierre me fait mal. Taillée pour la mémoire, elle ressemble pourtant à un objet d’oubli. On y dépose nos souvenirs, puis on repart. Avec nos regrets. Derrière moi, je sens la présence de mon mari. Muet, invisible, absent. Je l’entends respirer, trop lentement. Tout tient dans la stèle devant moi. Celle de ma grand-mère. J’ai assez pleuré, ressassé, trituré mes doigts pour aujourd’hui. Et chaque fois que je sens le froid de mon alliance, un frisson me parcourt. Il faut qu’on parte d’ici. Je passe mon bras dans celui de Thomas. Nous rejoignons la voiture lentement, comme si Irène pouvait encore nous voir partir. Une petite heure de route nous sépare du village d’enfance où ma grand-mère a voulu être enterrée. Depuis plusieurs jours, nous pensons beaucoup et parlons peu. Pour ne pas laisser le silence s’installer, je mets la radio. Une musique que mon esprit entend sans écouter vient flotter entre nous. Entre deux morceaux, un flash info surgit. C’est le bon mot....