Le sourire du Président
Un dimanche, dans une commune de France…
Obscène. Ce sourire qui me nargue. Ce regard en surplomb de l'urne, observant le désastre qu’il a rendu possible. Il est là, Emmanuel Macron, et je résiste à l'envie de lui arracher les yeux, serrant les poings jusqu'à sentir mes ongles meurtrir ma peau. Et pourtant, sa présence n’est que de papier.
Dans cette enceinte municipale, d’ordinaire décor de célébrations nuptiales, l’urne et les isoloirs contrastent avec les moulures et boiseries. C’est le lieu dédié au dénouement de cette campagne électorale où j’ai vu les pires idées infuser. Celles qui transforment au fil du temps les plus vulnérables, qu’on doit aider, en nuisibles à anéantir.
Pour tenir le bureau de vote, je ne suis pas seule. À côté de mes 31 ans, Jean, 76 ans, fait figure de doyen. Une vie de travailleur nous sépare, mais notre mission du jour nous réunit, tout comme notre nervosité. Face au mystère de ces enveloppes emplissant l'urne, l'attente est insupportable.
- Ça fait déjà 45 minutes qu’on a vu personne. Je pense que les jeux sont faits Laura ! Bon, 85% de participation, ça reste une satisfaction…, annonce Jean
- Une participation de masse à un crime politique, pas sûr que ça soit satisfaisant.
- Je sais ce que tu as en tête… Le RN va passer. On en a déjà parlé, mais arriver au second tour des présidentielles et prendre le pouvoir des communes, c’est pas pareil.
- C’est pas pareil, ça veut dire impossible ? Cela me semble un peu léger surtout pour quelqu’un qui en a vu, comme tu le dis si souvent.
C’est là que notre véritable différence apparaît. Malgré un vrai respect mutuel, nos divergences persistent depuis mon entrée au conseil municipal et la rencontre entre mes brûlants idéaux de féministe radicale et la tiédeur socialiste de Jean. Malgré ça, pas de Ok boomer ou de Tu verras, tu es jeune entre nous. Juste des avis bien tranchés et des discussions sincères. J’ai toujours vu en lui un humaniste et je crois qu’il voit en moi une femme lucide.
- Je t’en supplie, Jean, fais pas ton naïf ! Ton pseudo socialisme mitterrandien là, regarde où il nous a conduits.
- N’oublie pas l’héritage du Parti Socialiste ! On ne peut pas jeter le bébé avec l’eau du bain…
- Je sais ce que tu vas me dire ! La hausse du SMIC, les congés payés ? Balayés par le tournant de la rigueur ! L’abolition de la peine de mort, le mariage pour tous ? Du progrès social qui ne dérange en rien le capitalisme ! Mais surtout, c’est ce qui se passe en coulisse, la Loi Travail, la déchéance de nationalité… Et François Hollande, dont on attend toujours la lutte contre ses ennemis de la finance d’ailleurs, c’est la trahison finale, celui qui propulse Macron. On a quand même fait barrage en votant pour lui et il siphonne les idées du RN.
- Alors oublie un peu Mitterrand, Hollande et…
L'arrivée d'un nouvel électeur nous interrompt. Samuel, bien connu du village pour ses revendications constantes, est un éternel insatisfait. Alors qu’il se faisait silencieux depuis le début de la campagne, son entrée nous rassure. Né à Dakar, militant antiraciste, le secret de son bulletin semble déjà trahi. Pourtant, à son attitude, je vois un homme venu se débarrasser d’une corvée. D’une main lourde, il arrache à la volée une enveloppe sans prendre le temps de se munir d’autre chose, ni même de passer dans l’isoloir pour se présenter devant l’urne. Avec Jean, nous n’osons pas nous regarder et nous peinons à rester stoïques face à Samuel qui réagit aussitôt.
- Ne me regardez pas comme ça, j’en ai marre de ces conneries. Je me déplace, c’est déjà pas mal.
Samuel s’échappe si vite que l’enveloppe vide semble atterrir dans l’urne avant même que la porte ne se referme, laissant le silence gagner la salle. Je ne peux m’empêcher de réagir.
- On oublie Mitterrand et on oublie aussi Samuel alors ? Un mec qui ne fait même pas barrage à son pire ennemi…
La répartie légendaire de Jean paraît éteinte, mais je sais que son silence n’exprime pas sa colère. Plutôt ses doutes. Je me souviens bien du moment où j’ai commencé à le regarder autrement. Cette fameuse déclaration du maire, offrant son parrainage à Emmanuel Macron. Le visage contrit de Jean m’avait montré qu’il considérait ce « choix de raison » comme un aveu de faiblesse. Aujourd'hui, c’est un tic qui le trahit. Cette manière de se triturer les ongles lorsqu'il est agacé ou perturbé. Avoir cette discussion avec moi n’est pas neutre, sans vraiment être un supplice. Plutôt une lutte intérieure.
- Là, j’avoue, par rapport à Samuel, j’aurais misé ma retraite qu’on aurait sa voix
- Heureusement que grâce à tes copains libéraux, elle est maigre.
Le regard vexé de Jean sur mon sourire cynique montre que j’ai fait mouche.
- Allez, on a dit qu’on oubliait les hauts élus pour parler des édiles, dit Jean comme pour se reprendre
- On troque Mitterrand et Hollande pour leurs sinistres pantins locaux ?
- Dis-moi qui est ta cible alors. Notre bon maire ? Tu es cruelle, il ne mérite pas ça.
- C’est pas à lui que je pensais.
- Ah, je vois… Tu parles du Baron Fanfaron ?
- Exact ! Avoue, il est gratiné !
- Oublie-le, c’est pas mon préféré, bien imbu de sa petite personne on est d’accord. Mais je ne suis pas sûr qu’il ait fait tant de mal.
- Pour moi, il a fait du mal, par ses actions et son inaction.
Difficile pour Jean de défendre ce type même si, pour lui, c’est plus un pitre qu’un baron, une sorte de professionnel de la politique. Mais je lis presque dans ses pensées pendant que ses mains recommencent à malmener ses ongles. Sa lutte intérieure reprend. C’est bien ça le problème, ces professionnels de la politique, plus occupés à garder le pouvoir qu’à l’utiliser pour défendre la population.
- Franchement, faire de lui le symbole de l’effondrement du Parti Socialiste et de l’avènement du RN, c’est peut-être exagéré.
- Allez, je sais qu’entre copains du PS, il y a un pacte de non-agression, je comprends.
- Arrête, ce n’est pas mon copain.
- Je sais, c’est juste un mec qui s’est investi sur des enjeux mineurs, sans risque, pour être sûr de mener des combats faciles. Un mégalo.
En effet, quelques moments m’ont suffi pour cerner cette sommité locale. Un homme aux beaux discours, dont le sourire satisfait cachait l’inaction. Mais c’est surtout sa suffisance qui m’avait frappée. Méprisant les goûts et habitudes culturelles des pauvres, cynique au sujet des conditions de vie des gens du voyage et - comble de l’obscénité - blaguant sur les violences faites aux femmes. Son plus grand talent était de se montrer, partout, que ce soit en photo ou pour couper les rubans des inaugurations. A le voir jouer avec le pouvoir et les gens, j’avais vu un enfant s’amusant à torturer des fourmis. Le plus douloureux ? Mon manque de lucidité quand je me revois juger les nouveaux votants de l’extrême droite. Si la gauche est incarnée par ce genre de mecs, est-ce qu’on peut encore critiquer complètement les gens qui migrent vers le RN ?
L’entrée d’une citoyenne de longue date, tout sourire en arrivant, nous offre un peu de répit dans nos dialogues intérieurs respectifs. Mon attention est néanmoins captée par une autre arrivée, un jeune électeur qui paraît ralentir son allure en voyant Martine dans la salle, comme animé par le désir de s’offrir un moment bien à lui. Quelque chose se prépare.
- Bonjour ! Nous sommes les derniers ? lance Martine, grand-mère bienveillante et bénévole investie
- Peut-être pas les derniers, mais parmi les derniers en effet ! Je pensais que tu viendrais plus tôt, tu faisais la sieste ? lui répond Jean
- Non, je m’occupais de mes petits-enfants, mais tu le sais, je ne rate jamais l’occasion de voter !
Respectueuse des traditions, Martine va s’équiper de tout le nécessaire à la préservation du secret électoral avant d’aller s’isoler. Pendant ce temps, mon regard ne peut se détacher du jeune homme en costard cravate. Je le vois se pavaner, une démarche lente et assurée, un sourire narquois vissé aux lèvres, fier de lui et de ce qu’il fait. Je comprends mieux les raisons de ce mauvais rictus quand je le vois prendre avec désinvolture un seul bulletin, celui du RN.
- Et voilà ! Encore un vote, je n’ai pas compté mais j’ai dû en faire quelques-uns ! clame Martine
- Et je crois avoir été le témoin de beaucoup, commente Jean, tout sourire
Comme agacé que le vote de Martine s’éternise, le jeune électeur surgit pour rappeler qu’il n’est pas seulement venu pour mettre son bulletin dans l’urne :
- C’est bon, je peux voter moi aussi ?
Une voix et des mots qui plombent, écrasent. Autant l’atmosphère que Jean, Martine et moi. L’arrogant s’impose, et ses doigts libèrent bientôt l’enveloppe dans l’urne, d’un geste presque théâtral.
- Profitez-bien de la fin de votre règne messieurs dames, lance-t-il avec un regard méprisant vers Jean
Furieuse, je réponds :
- Je vous demande pardon ?
- Vous avez bien compris. N’oubliez pas de siphonner la cave de monsieur le maire avant de quitter les lieux.
- Pourquoi, les fachos, ça picole pas ?
- Plus facile d’invoquer le fachisme que de balayer devant votre porte. Allez, bonne journée et bon débarras.
Le départ du militant RN est accompagné d’un regard outré de Martine, qui s’en va elle aussi, après quelques douces paroles pour nous, surtout pour Jean, qui semble sonné. Décidément, pour lui, cette soirée est brutale.
- Tu vois, heureusement que les vieux sont là, dit Jean, sans y croire vraiment
- Sauf que vu notre population, ce sont de moins en moins les vieux qui comptent. Et puisque ceux qui s’abstenaient se mettent à voter pour soutenir le RN, on est dans la merde.
- On aurait dû faire quoi alors ?
- Faire amende honorable, rompre avec le PS, faire peau neuve, on aurait dû faire campagne autrement. Mais c’est bien trop tard…
Le silence ne me laisse que peu d’indices quant à ce qui se bouscule dans l’esprit de Jean. Puis un sourire vient se dessiner sur son visage, témoin d’une simple petite idée, inimaginable il y a peu :
- Bien trop tard… Peut-être pas.
- Comment ça ?
- Avant de voter au PS, j’ai traîné avec d’autres loubards de la politique, tu sais.
- Du genre ?
- Mes vieux copains… Des coco, anar…
J’avais bien senti que l’image du vieil encarté du PS cachait quelque chose, mais je n’en attendais pas tant. Il lui en faut à celui-là pour sortir de sa boîte.
- Ah, enfin, des infos croustillantes ! Alors, t’en as retenu quoi ?
- Pour ce qui nous intéresse aujourd’hui ? Une chose… Une technique de vieux brigands.
Un silence, une respiration avant que Jean pose sur la table l’irrémédiable. Je laisse venir, sentant qu’il se joue quelque chose de fort, autant dans l’esprit de mon acolyte que dans cette soirée elle-même.
- Tu sais ce que ça veut dire casser les urnes ? me demande Jean
- Euh, à peu près oui. Invalider un vote en cassant le scellé.
- Exact…
- Jean, tu sais ce que tu risques ? Sans savoir ce que ça changera ?
- On verra. Et puis, c’est peut-être ma pénitence pour avoir soutenu le PS, dit-il avec un sourire morne
- Une amende ? De la prison ?
- Sans doute. Mais à mon âge, vus mes états de service, je suis sûr que je m’en sortirai avec de l’inéligibilité et quelques emmerdes. Ça vaut le coup.
- Jean, attends…
A son âge, Jean n’attend plus. Un aller-retour sur le parking pour récupérer une masse dans son coffre, son bras qui s’élève. Je vois sa rage exploser en même temps que l’urne.
- Appelle les flics s’il te plait, je vais voir s'il y a une bouteille qui traîne, lâche Jean
- Pour fêter quoi ?
- Le dernier jour de ma vie de citoyen…
Sous le regard du président, qui me semble bien moins souriant tout à coup, l’urne est au sol et les centaines d’enveloppes répandues nous offrent une vision, le premier jour du reste de nos vies.
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