Les fleurs tenaient encore

 Le gris de cette pierre me fait mal. Taillée pour la mémoire, elle ressemble pourtant à un objet d’oubli. On y dépose nos souvenirs, puis on repart. Avec nos regrets. Derrière moi, je sens la présence de mon mari. Muet, invisible, absent. Je l’entends respirer, trop lentement. Tout tient dans la stèle devant moi. Celle de ma grand-mère.

J’ai assez pleuré, ressassé, trituré mes doigts pour aujourd’hui. Et chaque fois que je sens le froid de mon alliance, un frisson me parcourt. Il faut qu’on parte d’ici. Je passe mon bras dans celui de Thomas. Nous rejoignons la voiture lentement, comme si Irène pouvait encore nous voir partir.


Une petite heure de route nous sépare du village d’enfance où ma grand-mère a voulu être enterrée. Depuis plusieurs jours, nous pensons beaucoup et parlons peu. Pour ne pas laisser le silence s’installer, je mets la radio. Une musique que mon esprit entend sans écouter vient flotter entre nous. Entre deux morceaux, un flash info surgit. C’est le bon mot. 

 

“Après plusieurs décès survenus lors d’événements familiaux organisés en période de canicule, le gouvernement envisage une déclaration préalable en préfecture et un renforcement des consignes de sécurité.”


Je ferme les yeux. Thomas inspire plus profondément. On n’a pas besoin de ça. Habituellement, ce genre d’annonce aurait tout de suite déclenché un “Comme d’hab, l’État veut se mêler de tout” chez mon mari. Cette fois, pas un mot. Je change de station, en espérant tomber sur des notes plutôt que sur des jugements. Il y a deux semaines, les informations nous avaient aussi mis face à nous-mêmes. 


- Bon, vigilance orange, voire rouge samedi. Presque quarante degrés de prévu. Thomas, qu’est-ce qu’on fait ?

- Je ne sais pas ce que tu entends par “qu’est-ce qu’on fait”, mais selon moi, on s’adapte, non ?

Je n’avais rien répondu.  

- Morgane, ça fait deux ans qu’on le prépare. On a dépensé plus de vingt-cinq mille euros. On fera au mieux, mais on tient ce qui est prévu. Rien ne sera remboursé. On ne se mariera ensemble qu’une seule fois… Il y aura des moments désagréables, mais on s’adaptera.

- Je sais, mais je pense surtout aux anciens.

- Je ne les oublie pas. Si vraiment il fait trop chaud, on leur dira qu’on comprend qu’ils ne viennent pas.

- J’en connais déjà une qui n’en fera qu’à sa tête.

- Mamie Irène ?

- Oui… 

- Désolé, mais il va falloir la raisonner.

- On peut adapter des choses. Déplacer la cérémonie. Faire une partie le matin.

- Arrête, tu connais l’orga mieux que moi, tout est millimétré, tout est réservé. Cérémonie le matin… sans fleurs alors, sans musiciens ? Et sans ceux qui n’ont pas prévu d’arriver la veille ?

- Je sais…


On en était resté là. On avait parlé de l’organisation, des détails, d’argent. Personne n’avait prononcé le mot danger. Depuis des mois, tout tournait autour de ce jour. Nous avions tout organisé ensemble. Maintenant, chaque choix, chaque détail nous regarde. Depuis le flash info, Thomas ne quitte plus la route des yeux. Le regardant à peine, je n’ose pas parler. Je fais tourner mon alliance à mon doigt, encore. Pour occuper mes mains, j’ouvre la boîte à gants sans savoir ce que j’y cherche. Un éventail en tombe. Un de ceux qu’on avait achetés au dernier moment pour les offrir aux invités lors de leur arrivée au domaine. La chaleur était déjà là, sur les nuques, dans les conversations. Cyril, le témoin de mon mari, avait souri : “Pour un mariage, mieux vaut ça qu’un jour de pluie.” Mon oncle avait répondu avant tout le monde. Sa phrase me fait encore mal : “La pluie ne tue pas, elle.” Thomas avait coupé court : “Personne n’a été invité pour mourir, on va faire attention. Pas besoin de faire dans le sensationnalisme.” Je n’ai jamais su ce que mon oncle avait voulu dire exactement. En voulait-il à la désinvolture de la phrase de Cyril ? Nous en voulait-il d’avoir laissé ce mariage se dérouler comme prévu ? Il est maintenant trop tard et je ne veux pas le savoir.


Je range l’éventail et prends mon téléphone pour me plonger dans n’importe quoi d’autre. L’activité refuge du siècle : scroller jusqu’à ne plus penser. Je suis vite interrompue. Ma cousine Marion m’appelle. J’hésite puis je décroche. Notre conversation est brève. Nous avons toutes les deux besoin de nous parler. Mais au bruit de l’habitacle, à ma voix, elle comprend que je suis en voiture. Et pas seule. On se promet de se rappeler vite.


Avec Marion, nous partageons ces souvenirs que seules des cousines du même âge peuvent avoir. Dans nos mémoires, un sourire revient sans cesse : celui de mamie Irène. Nous passions nos étés chez elle, alternant les quatre cents coups avec les gamins du village et les moments réconfortants dans la chaleur de sa cuisine et de ses étreintes. Plus tard, elle est restée près de nous, même de loin. Une mamie qui décrochait peu à peu du monde, sans jamais lâcher son rôle. Elle avait été avec nous, pour nous, jusqu’à la fin. 


Thomas sait avec qui je viens d’avoir ce rapide échange téléphonique. Je le sens à sa mâchoire serrée, à sa main qui se crispe sur le volant. Le silence change de poids. Sa mâchoire travaille avant que sa voix ne sorte.


- J’aurais dû l’écouter.


Sa phrase me transperce. Ça fait trois fois qu’il me dit ça, pourtant, ça sonne comme un premier aveu à chaque fois. Je glisse ma main sur sa cuisse avant de sentir sa paume se poser dessus. 

- Je voulais juste te préserver.

- Je sais. Arrête de te torturer. On est tous responsables.


Marion l’est peut-être un peu moins que les autres. Pour le mariage, je l’avais chargée de surveiller les plus fragiles. Elle avait commencé à s’inquiéter en voyant l’état de notre grand-mère. Sa démarche chancelait. Elle perdait le fil des conversations. Elle refusait surtout qu’on l’aide. Voulant m’alerter, elle m’avait cherché dans tout le domaine. Elle m’avait trouvée. Sans pouvoir m’atteindre. Thomas l’avait interceptée : “Elle est assez stressée comme ça. S’il te plaît, gère ça pour elle.” Nous savions toutes les deux que Mamie Irène m’écoutait plus que les autres. Je savais lui parler. Je n’ai pas pu le faire. Durant la cérémonie laïque, je l’avais vue me sourire plusieurs fois. Elle semblait bien. Presque lumineuse. Elle m’avait vue naître, tomber, grandir, devenir une femme. Ce jour-là, elle m’accompagnait encore une fois. Rien que sa présence me rendait heureuse.


C’est après le vin d’honneur que tout s'était accéléré. J’étais venue la voir. Sa main était froide dans la mienne, son regard ne tenait plus. Puis elle s’était effondrée. On avait parlé d’une coupe de champagne avalée trop vite. De l’émotion, aussi. Nous l’avions mise au frais, puis installée dans une chambre climatisée. Elle disait qu’elle était très fatiguée, mais heureuse de m’avoir vue dans ma robe. Ce que j’entendais, c’est surtout qu’elle avait du mal à parler. Nous faisions souvent des allers-retours pour vérifier qu’elle dormait. Elle semblait profiter d’un sommeil calme, réparateur. Tout le monde prenait de ses nouvelles. Elle ne profitait pas du repas, mais elle avait vu l’essentiel. La mairie. La cérémonie laïque. Les mots de nos proches pour notre couple, pour nos familles. C’est ce qu’on se répétait.


Thomas est absorbé par la route. Ma main est toujours sur sa cuisse, alors que la sienne n’a pas desserré son étreinte. J’ai hâte que nous soyons enfin rentrés à la maison. L’atmosphère dans la voiture devient étouffante. Le cimetière nous colle encore à la peau.


Une sirène retentit. Thomas se décale sur le bas-côté pour laisser passer le camion des pompiers, qui avale l'asphalte à toute vitesse. On les regarde s’évanouir au loin sans rien dire. Le lendemain du mariage, nous les avions entendus arriver avec soulagement. Au matin, mamie Irène dormait encore. Ou plutôt, il semblait impossible de la réveiller. On lui parlait, on la touchait, on secouait doucement son épaule. Ses yeux s’ouvraient parfois, mais restaient vides. Marion s’était imposée : “Appelez les pompiers, vite.” Cette phrase nous avait fait basculer, de l’inquiétude à la peur. Le trajet en voiture, à suivre les pompiers sans savoir ce qui se passait dans le camion, avait été interminable. À l’hôpital, l’attente avait fait le reste. Le médecin avait parlé d’une voix lasse, comme s’il avait déjà prononcé cette phrase plusieurs fois dans la semaine : “Son organisme a subi un coup de chaleur sévère. Nous avons tout tenté, mais plusieurs organes ont cessé de fonctionner.” Ma tête bourdonne encore tandis que le camion et sa sirène disparaissent à l’horizon. Tout est allé tellement vite.


Enfin revenus à la maison, Thomas part prendre une douche pendant que je m’installe sur le canapé avec un livre. Impossible de plonger vraiment dans l’histoire. Chaque phrase me ramène au mariage. Mon regard décroche et s’arrête sur le bouquet posé sur la table basse. L’eau a jauni dans le vase. Les tiges s'affaissent avec une lenteur presque humaine. Ce jour-là, pourtant, les fleurs avaient tenu. 


Juste après la cérémonie laïque, je m’étais isolée avec Mamie Irène. J’avais eu peur qu’elle ait trop chaud et je l’avais amenée à l’arrière du domaine, loin du bruit et de l’agitation du vin d’honneur. Un moment seules, enfin. Elle semblait éteinte. Sereine pourtant. De là, nous voyions la salle du repas. Une femme arrosait les compositions florales pour qu’elles tiennent jusqu’au soir. 

- La fleuriste a bien travaillé, ces fleurs sont superbes. Comme tout ce que vous avez organisé, avait-elle dit en posant sa main sur la mienne.

Pour l’amuser, je lui avais répondu que ce n’était pas une fleuriste, mais une flower designer. Je la revois ricaner : “Flower quoi ? Ah vous les jeunes et vos mots anglais, je ne vous comprends plus !”. En revoyant cette scène, je ne nous comprends plus non plus. Ces fleurs, on avait su veiller sur elles. 


Le roman posé sur mes cuisses, je n'arrive pas à détacher mon regard du bouquet. Alors que je refais encore et encore le fil de cette journée, mes doigts retrouvent l’alliance. Je sens ce métal froid. Mon premier jour de femme mariée fut le dernier jour de ma grand-mère. Combien de temps avant que l’alliance cesse de me le rappeler ?


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