Le strict minimum

Je ne suis pas un connard.

Ces mots tournent dans ma tête, une chorégraphie où se mélangent l’éloge et le sarcasme, pendant que je remonte l’avenue. C’est une belle nuit d’été, les trottoirs sont déserts et seule la lune éclaire les rues. J’ai l’impression d’être l’ultime rescapé d’un film post-apocalyptique. Un monde où le dernier homme vivant ne serait donc pas un connard.

C’est ce qu’on m’a dit ce soir, après deux heures de discussion sur les rapports femmes-hommes. Évidemment, je ne suis pas en désaccord avec ça. Même si je me suis rarement interrogé là-dessus. Dix ans avec mon premier amour, des relations plutôt apaisées avec les femmes, peu de connards autour de moi : la question ne s'était jamais posée. Je précise qu’à cette hypothèse, il y a un astérisque : je suis quand même bien un mec. Une évaluation équivalente à « bien mais pas top » ou « doit faire ses preuves à l’examen ». Moi, Paul, trentenaire fraîchement séparé de celle que j'appelais la femme de ma vie, j’avance avec une nouvelle certitude : je ne suis ni un Apollon, ni un mâle alpha, ni même un charmeur, mais je ne suis pas un connard. Ne riez pas, le célibat à trente ans, ça pique. Je me sens comme une voiture d’occasion, première main, certes, mais déjà inquiet de finir à la casse.

Revenons-en à l’essentiel. Cela faisait longtemps que je n'avais pas autant appris en quelques heures - ni trouvé ça aussi agréable.

Merci à Zoé. Zoé, c’est la cousine de la copine de mon meilleur ami que j’ai rencontrée ce soir. Petite brune aux yeux verts, avec un carré aussi plongeant que son décolleté, elle m’a profondément troublé. Puisque « je ne suis pas un connard », mais tout de même « bien un mec », je m’accorde cette liberté. Précision, si elle était là, je ferais moins le malin à ce sujet. Je reprends. Elle ne m’a évidemment pas pris à la gorge à mon arrivée en me demandant « alors, not all men ? ». Les discussions ont navigué tranquillement avant d’arriver au féminisme et, plus précisément, à la lutte contre les masculinistes.

Ça, je ne l’avais pas découvert. J’avais cru comprendre que, de plus en plus, une horde d’imbéciles occupait la sphère médiatique, mais aussi les rues, pour essayer de reprendre le contrôle. Un contrôle qu’ils n’ont d’ailleurs jamais perdu. Mais c’est le propre des imbéciles que de lutter contre le vent.

Tiens, le scénario post-apocalyptique vient d’ajouter un second rôle à son intrigue. Une meuf surgit d’une rue. Oui, d’ailleurs, j’ai appris aussi que j’avais le droit de dire « meuf », que ce n’était pas un mot péjoratif pour désigner une femme. C’est juste du verlan, et le verlan est neutre. En revanche, « nana », ça vient d'un roman de Zola. Une prostituée de luxe qui ruine les riches. Le mot a longtemps gardé ce sens-là, apparemment. L'histoire a l'air fun, ceci dit. Vais-je le lire ? C'est moins sûr. Tellement d’enseignements ont fusé ce soir que je m’y perds. Devant moi marche donc une femme.

Alors, je précise, pas n’importe quelle femme. J’avoue que je laisse un peu traîner mon regard sur ses courbes. Sa silhouette athlétique et élancée rend la marche derrière elle très agréable. Allez, soyons honnêtes (l’utilisation de ce pluriel est quand même bien pratique), mon regard ne traîne pas. Non, il la fixe et suit les ondulations de ses hanches, les mouvements de ses fesses, presque hypnotiques dans ce short.

Donc, je suis en train de la mater. 

Bon, à quel point c’est grave ? Je suis derrière elle. Elle ne me voit pas, elle ne subit pas le poids de mon regard. Donc ça passe. Mais est-ce que je la sexualise ? 

Encore une fois, soyons ho… pardon, je vais être honnête. Vu mon regard et les images qui se baladent dans ma tête, impossible de prétendre à des pensées très pures. Ne me jugez pas, s’il vous plaît. Vous ne la voyez pas. Elle est juste canon. Oui, je sais ce que toutes les Zoé du monde vont me dire : « Tu dis qu’elle est canon alors que tu ne la vois que de dos. Donc, en plus de la sexualiser, tu la chosifies ! » Eh oh, ça va, hein. Rappelez-vous, je suis tout de même bien un mec. Mais d’accord : même sans être un connard, je la mate et je la sexualise. Je ne la réduis qu’à une seule partie de son corps. Et cette partie, je ne la regarde qu’à travers mon désir. Que me reste-t-il après avoir dit ça ? Pas grand-chose. 

Mais… Attendez voir. Si, je sais ! Pour me rattraper, je vais mettre en pratique une des leçons du soir : le microféminisme. Rassurez-vous, j’ai été formé : le microféminisme, ce sont les petits gestes qui ne me coûtent rien et qui soutiennent la lutte féministe. Dans le cas présent, il suffit de changer de trottoir et de la dépasser, la chaussée entre nous. Tout simplement pour qu’elle ne se sente pas suivie. Après, depuis que je marche derrière elle, je ne l’ai pas vue se retourner, presser le pas ou serrer son sac à main. Mais, allez, c’est parti. Attention, moteur… action ! Je traverse et je continue à remonter la rue jusqu'à la dépasser. Je savoure ma victoire d’homme moderne en me laissant entraîner par les souvenirs de cette soirée.

Avec Zoé, on a aussi longuement parlé du langage. J’ai dû répondre avec une totale honnêteté à une question : est-ce que tu utilises parfois les expressions « faire sa pleureuse » pour dire qu’une personne se plaint et « avoir des couilles » pour dire qu’une personne a du courage ? Le mauvais sourire qui s’est dessiné sur mon visage a répondu à ma place. Next ! Puisque j’aime le cinéma (mes goûts sont illisibles, ne cherchez pas le cinéphile en moi), elle a ensuite pris les films comme exemple de tout ce qui a façonné mon regard d’homme. Et surtout, mon regard sur les femmes.

- Paul, tu connais le test de Bechdel ?
- Absolument pas.
- Un film réussit le test si deux femmes ayant un nom et un prénom parlent ensemble d’autre chose que d’un homme.
J’ai visualisé le concept et tenté de trouver un film qui passait ce test. Peine perdue.
- Impossible de trouver ça de mémoire…
- J’avoue. Difficile, oui. Après, ça mesure seulement la représentation des femmes, ça ne fait pas d'un film un film féministe. C'est vraiment le test du strict minimum. Et très peu le passent. Mais réfléchis-y quand tu regardes des films. Allez, petit défi.
- Vas-y, je suis prêt !
- Cite-moi cinq réalisatrices.
J’ai bloqué. Pourtant, je regarde beaucoup de films. Et j’ai cherché, vraiment cherché dans ma mémoire. Finalement, je n’ai trouvé qu’une : Sofia Coppola. Merci à Bill Murray et Scarlett Johansson dans Lost in Translation. Mais aucune autre n’est venue. J’ai quand même tenté de faire le malin.
- Eh eh, un des rares films où Scarlett n’est pas sexualisée en plus.
- Quand on découvre son personnage dans ce film, elle est en sous-vêtements.
- Ah… 
- Mais, allez, effectivement il y a pire. Après, le fait de réussir à citer des réalisatrices, c’est juste pour évoquer la visibilité des femmes. Mais certaines sont tout de même capables de male gaze.
- De quoi ?
Elle s’est marrée, sans trop se moquer de moi.
- C'est le monde filmé depuis les yeux d'un mec hétéro. Genre, la caméra qui s'attarde sur le corps d’une femme. Tu vois le principe.

Voilà. Vous comprenez mieux pourquoi je peux déculpabiliser un peu quand je mate une femme en short. Ce n'est pas de ma faute, c’est le cinéma. Toute mon enfance et toute mon adolescence passées devant des films où Jason Statham et The Rock sauvent des femmes sans défense. Ça doit bien laisser des traces. Une question m’a valu un sourire de Zoé : « À quel point dois-je culpabiliser d’être ce que je suis dans ce monde sexiste ? » Sa réponse a tenu en deux mots : oui et non. Oui, parce que je perpétuais les choses en ne changeant rien. Non, parce que je n’avais pas choisi le monde qui m’avait façonné. Mais ma lutte devait se mener contre mes propres réflexes et auprès des autres mecs. M’améliorer et ne pas être un complice, quoi. Ça fait déjà du taff.

Derrière moi, des éclats de voix m’arrêtent. Je me retourne : un homme parle de plus en plus fort à la femme en short. Ce n’est pas une discussion : lui parle, elle se tait. Sa voix finit par couvrir la rue. Je ne sais pas comment mon esprit traite ces informations mais mon corps, lui, fait demi-tour. Allez savoir pourquoi cette carcasse qui ne représente une menace pour personne prend ce genre d'initiative. Je me laisse porter par cet instinct héroïque et j’avance, sans la moindre idée de la suite. En marchant, un mot me vient : diversion. Mais oui, bien sûr ! J’ai vu une vidéo là-dessus : faire comme si je connaissais la femme pour détourner l’attention. De toute façon, entre ça et la castagne, mon choix est vite fait.

En m’approchant, je découvre deux choses. La première : la femme est encore plus canon que de dos. On dirait Jessica Alba. La deuxième, c’est que l’homme agressif ressemble à quelqu'un sans que j’arrive à savoir qui. En tout cas, le gars monte en pression.
- C’est quoi le problème, je suis trop bien pour que tu me répondes ? C’est ça ? Tu te prends pour qui, sérieux ?
Putain, si, je sais… En l’écoutant, ça me revient. On dirait Louis Sarkozy.

Peut-être que la discussion du soir sur les masculinistes m’influence. N’empêche : même coiffure, même barbe, même allure et, manque de bol, une silhouette athlétique. Au moins, son comportement est aligné avec sa ressemblance. Finalement, il y a une troisième chose que je découvre : la théorie est plus facile que la pratique. En arrivant devant eux, j’ai franchement la trouille de m’immiscer dans la situation. Foutu pour foutu, je me lance. Peut-être que ça va se passer comme dans les vidéos sur le net.

- Salut ! Tu vas bien ? je lance à la jeune femme.

Elle me regarde, l’air impénétrable, bien qu'un sourire affleure sur ses lèvres. Je suis mortifié quand je me rends compte qu’elle ne rentre pas du tout dans le jeu. Le fait que je pue la trouille à dix mètres n’aide peut-être pas. Je ne sais pas si lui la connaît, mais le subterfuge ne prend pas.
- Eh connard, fais pas comme si tu la connaissais, je t’ai vu la dépasser il y a deux minutes.
Il me foudroie du regard ; je me sens comme le figurant sur le point de se faire casser la gueule. La seule chose qui me vient, c’est que dans un film, il jouerait un méchant qui s’appellerait Joe. Étrangement, la présence de la femme me rassure, surtout son calme. Il se rapproche de moi et me pousse en gueulant : 
- Dégage maintenant, connard !
Je fais deux pas en arrière et reste hébété. Ça y est, de longues années après ma dernière bagarre - un coup de poing d’une puissance ridicule et d’une précision approximative à Tom Lachaune en 5e - je vais devoir me battre de nouveau. Seigneur Dieu, même si je ne crois pas en toi, fais que je n’ai pas de dent cassée (je viens de changer de complémentaire santé et j’en suis presque sûr, c’est très mal remboursé). Au-dessus de nous, je vois une lumière depuis une fenêtre ouverte. Si la mâchoire de Jason Statham ou les biceps de The Rock pouvaient en surgir, ça serait quand même un beau twist scénaristique. 

- Je me demandais un truc. Ton agressivité permet de compenser quel complexe ?
Jessica Alba a finalement décidé de parler. La mâchoire de Joe Sarkozy se contracte.
- Pardon ?
- Ton agressivité, c’est pour compenser ton manque d’intelligence ? Ton impuissance sexuelle ? 
- Putain, tu vas voir toi, connasse.

Là, ça va très vite et j’avoue que je ne comprends pas tout. Le bras de l'homme s’élève puis s'abat sur elle. La suite, c’est un enchevêtrement de mains, de poignets, de tissus qui frottent : des mouvements puissants et désordonnés d’un côté, fluides et méthodiques de l’autre ; puis un poing qui s’écrase dans la chair avec un bruit atroce. Ma seule participation à tout ça ressemble à un alignement de « euh », « oh » et « ah », plus quelques gesticulations que j’imagine pathétiques. 

Puis tout s’arrête.

Je retrouve un tant soit peu de lucidité quand Joe Sarkozy tombe à genoux en se tenant la gorge alors que Jessica Alba reste campée sur ses jambes, encore le poing serré.

Putain, mais il s’est passé quoi, là ? Je n’en sais rien et je peine à me figurer qui est cette personne à mes côtés. Suis-je dans un film ? Je n’ose pas me pincer pour le vérifier. L’homme s’affale finalement de tout son long et laisse échapper d’ignobles bruits gutturaux. J'entends la combattante à côté de moi lâcher simplement : 
- Putain, fais chier.

Je ne bouge plus. Ce film post-apocalyptique part en vrille. Je ne sais pas combien de temps passe, mais tout s’enchaîne à une vitesse folle : une voiture s’arrête et une femme en descend pour venir nous demander ce qui se passe. Je reprends mes babillages et gesticulations, ce qui n’éclaire pas vraiment la samaritaine qui se tourne alors vers Jessica Alba. Elle désigne Joe Sarkozy, en pleine suffocation :
- Il a besoin d’aide, je crois.
Presque aussitôt, une sirène et un gyrophare nous font lever la tête. À peine sortis du véhicule, les policiers interviennent brutalement. En découvrant la scène, ils me passent les menottes et me coffrent. Pourtant, j’entends la combattante passer aux aveux, visiblement peu crédibles aux yeux des policiers.

Apparemment, le gars qui n’est pas un connard mais tout de même bien un mec va connaître sa première garde à vue ce soir.

Quelques mois plus tard.

Je pose mes clés et tout objet métallique dans un bac avant de passer par le détecteur de métaux sous le regard du policier. Puis je récupère mes affaires et je m’avance vers la salle d’audience du tribunal correctionnel. La vue de l’uniforme de police ravive le souvenir de la garde à vue. Une expérience moins traumatisante que ce que j’avais imaginé. Peut-être qu’il faut accorder du mérite à l’homme aviné qui avait rendu ce moment un peu plus vibrant, notamment par son double projet exposé à l’ensemble des policiers en service : déféquer dans leurs képis et copuler de manière intense avec leurs génitrices. J’avais été assez rapidement libéré ce jour-là. La présence d’une caméra de vidéosurveillance - on dit vidéoprotection même si elle ne nous avait guère protégés - avait rendu le déroulé des faits à peu près limpide pour les policiers. Leur changement d’attitude l’avait été tout autant. J’avais été embarqué en dangereux agresseur ; j’étais ressorti en vulgaire fiotte protégée par une femme. 

Je m’approche de la salle d’audience devant laquelle attend déjà du monde, notamment des journalistes. J'attends sereinement : ni mon visage ni mon nom de famille ne sont connus. Seul Paul B. a circulé. Je vous explique.

Depuis la garde à vue, il s’est passé beaucoup de choses. Je vais aller au plus simple : 
- Jessica Alba, déjà, a un vrai nom, un casier judiciaire vierge, et elle est pratiquante d’arts martiaux, notamment le karaté, le kung fu et le krav maga. 
- Joe Sarkozy s’appelle lui aussi autrement et son casier judiciaire était également vierge. Le coup qu’il avait reçu a fracturé un cartilage du larynx et provoqué un œdème massif autour des cordes vocales. À son réveil, aucun son n’est sorti de sa gorge. Selon les médecins, impossible de savoir quand et s’il pourra reparler. En tout cas, il a porté plainte pour coups et blessures aggravées. 
- L’affaire avait suscité bien des commentaires. Entre attaque, défense et récupération, chacun semblait en faire ce qui l’arrangeait. 
- Les féministes et masculinistes en avaient évidemment fait un bras de fer, même si ces derniers étaient un peu gênés aux entournures avec cette histoire de femme qui met une branlée à un homme. Mais bon, comme tout crétin gyroscopique, ils étaient parvenus à se remettre chaque fois à l’endroit.  
- Quant à moi, en plus d’être le témoin cité à comparaître, je représentais une sorte de variable d’ajustement. J’étais tantôt le courageux dressé devant un agresseur, tantôt le pleutre qui avait laissé une femme le protéger. Je me souviens encore de certaines vidéos sur le net, dont une intitulée : « Paul B. est-il un héros ou un lâche ? » Un commentaire m'avait aussi interpellé : « Ahah le gars s’est senti poussé des couilles avant qu’elles éclatent dans son calebard ! » J’avais laissé couler, même si je savais que mon anonymat ne survivrait pas à l’audience. Mais l’essentiel était ailleurs.

Dans ce tumulte, un SMS inattendu m’a touché. Il venait de Zoé : « Désolée, me rencontrer ne t’a pas porté chance. Bon courage, homme définitivement pas un connard. » J'ai relu le message plusieurs fois avant de reposer le téléphone.

J’entends les portes de la salle d’audience s’ouvrir. C’est l’heure. Je suis prévenu, ça peut durer de moins d’une heure à une journée entière, mais Marie Chauvin, l’avocate de la défense, semble relativement confiante. J’ai contacté Maître Chauvin dès que j’ai pu. Je voulais préparer cette audience avec elle et faire tout mon possible pour que justice soit rendue, quitte à y laisser quelques plumes. Ne pas être un connard ne suffit pas. 

Je vois l’avocate et celle qui sera appelée aujourd’hui la « prévenue » se faufiler entre les journalistes sans répondre à aucune de leurs questions pour entrer. Nous nous installons et attendons la sonnerie. Le tribunal entre ; tout le monde se lève. Quand le patron nous l’ordonne, on se rassoit. C’est à se demander ce qu’on ferait s'il nous demandait de lever les bras ou de sauter à cloche-pied. 

Bref, aujourd’hui ne sera pas l’occasion de donner vie au film Douze hommes en colère. Nous ne sommes ni aux États-Unis ni aux assises : pas de jurés, mais trois juges, un président et deux assesseurs. Autour d’eux prennent place le procureur, le greffier, les avocats, les experts, la victime, la prévenue et moi, témoin de la scène. Je ne vais pas m’amuser à décrire toutes ces personnes mais gardez juste à l’esprit que le président du tribunal a un faux air de Robert Redford, impassible et donnant l’image d’un homme sévère mais juste, que le greffier ressemble à Jean-Pierre Bacri, enfin surtout par son attitude : absolument tout semble l’emmerder, et que Maître Chauvin a des allures de Sigourney Weaver, version années quatre-vingt-dix (probablement à cause de ma récente soirée Quadrilogie Alien). Bon, le procureur ressemble à Éric Zemmour et l’avocat de la partie civile, à Gérard Depardieu. Une autre ambiance.

L’audience débute par une litanie de trucs chiants : vérification des identités, lecture de l’acte de saisine, exceptions de nullité (on ne parle pas de Joe Sarkozy, c’est un terme judiciaire), notification des droits. Ensuite vient la diffusion de la vidéosurveillance. La scène silencieuse montre chaque instant, jusqu’au moment où Joe Sarkozy me pousse, puis l’altercation. L’enchaînement paraît chorégraphié tant la combattante maîtrise ses gestes. La salle se contracte d’un bloc quand on voit le coup porté à la gorge. Le greffier met fin à la vidéo puis laisse place à l’audition de la prévenue. Jessica Alba, sobre mais élégante, s’avance à la barre. Elle répond aux questions du président du tribunal, notamment :
- Madame Bellaud, sur la vidéo, on voit que la victime pousse le témoin et tourne ensuite la tête vers vous. Que lui avez-vous dit ?
En regardant celle qui, pour moi, reste Jessica Alba, je me demande quelle explication elle va donner.
- Je lui ai demandé si son agressivité venait d’un complexe intellectuel ou sexuel. 
Quelques gloussements s’échappent de la salle.
- Pourquoi avoir envenimé une situation déjà hautement conflictuelle ? 
Elle répond d’une voix égale.
- J’ai vu que l’homme venu à mon secours, malgré le risque évident qu’il prenait, se faisait agresser. Je ne voulais pas qu’il paie les conséquences de son intervention, alors j’ai attiré l’attention sur moi. Ensuite, j’ai été agressée, je me suis défendue.
- Pour ce faire, vous avez eu recours à des techniques d’arts martiaux qui ont tout de même causé de graves dommages corporels à la victime.
- J’ai paré le premier coup mais lorsque j’ai vu que le deuxième était encore plus violent, j’ai dû réagir dans l’urgence et me protéger. Ma maîtrise des arts martiaux n’a pas fait disparaître le risque qu’un de ses coups porte et me blesse. J’ai dû faire en sorte qu’il ne puisse plus donner de coups.
Je remarque qu'elle ne dit jamais « je l'ai frappé ». Elle dit « j'ai fait en sorte ».
- C'est-à-dire ?
- Le mettre hors d’état de nuire, pour me protéger.

La partie civile tente de déstabiliser Jessica Alba en posant des questions tordues, notamment sur les gestes et techniques qu’elle a employés pour se défendre. Ses réponses restent aussi maîtrisées que ses gestes. Puis le procureur dévoile sa ligne d’attaque.
- Avez-vous touché sa gorge par erreur ?
- Non.
- Vous avez donc choisi cette cible ?
- J’ai saisi l’ouverture que son mouvement me laissait.
- Ma question est simple : vouliez-vous atteindre sa gorge ?
- Oui.
- Le geste était-il maîtrisé ?
- Il était contrôlé autant qu’un geste peut l’être dans cette situation.
- Avez-vous mesuré votre force ?
Elle se raidit. J’espère que les juges ne voient pas ses poings se serrer.
- J’ai fait ce que j’ai pu en une fraction de seconde.
Il passe ensuite à la défense d’autrui.
- Lorsque vous frappez Monsieur Sarkozy, regarde-t-il encore Monsieur Bresson ?
Voilà, je ne suis plus « Paul B. ».
- Non.
- Cherche-t-il à atteindre Monsieur Bresson ?
- Pas à cet instant.
- Le coup que vous avez porté ne défendait donc pas Monsieur Bresson. Il vous défendait, vous, n’est-ce pas ?
- Il défendait les deux. Je l’avais détourné de lui et il fallait empêcher qu’il frappe encore qui que ce soit.
Le président intervient. 
- Monsieur le procureur, posez votre question sans y inclure votre réponse.
Le procureur serre les lèvres avant de reformuler.
- Quel danger précis vouliez-vous faire cesser au moment où vous avez porté le coup ?
- Celui qu’il représentait pour moi et pour Monsieur Bresson.
- Est-il vrai que ce danger, vous ne pouviez que l’estimer ?
- Je ne voulais pas le subir pour le vérifier.
- Donc, vous avez agi en fonction de ce que vous avez imaginé. 
Le procureur annonce qu’il n’a plus de questions et plonge dans ses documents. Les questions posées ensuite aux experts judiciaires ne nous apprennent rien ou presque, à part que leur expertise semble résider dans la capacité à faire des déclarations pleines d’assurance, clôturées par « le doute existe toujours ». 

Puis vient l’audition de Joe Sarkozy : un festival de mauvaise foi. Particularité de l’exercice : incapable de parler, il répond par écrit sur un ordinateur. Selon lui, le fait qu’il ait été éconduit par cette femme, mon arrivée puis les provocations de la prévenue lui auraient fait perdre son calme. Son geste, assure-t-il, ne visait pas à la frapper, seulement à lui faire peur et à lui montrer les risques de son attitude « effrontée ». En gros, Pascal le grand frère dans le corps de Joe Sarkozy. Le grand final porte sur son handicap, dévoilé par les questions du procureur.
- Avant les faits, utilisiez-vous votre voix dans le cadre de votre profession ?
- Oui, constamment.
- Quelles activités ne pouvez-vous plus exercer ?
- Je ne peux plus recevoir les clients, téléphoner ni travailler comme avant.
- Pouvez-vous crier en cas de danger ?
- Non.

Mon nom retentit. C’est à moi. Je me sens serein. Je sais quelles questions m’attendent et pourquoi je suis là. Et pour ça, pas besoin de jouer au héros. Je raconte tout d’abord au président du tribunal ce que j’ai vu, puis ce qui s’est passé quand je suis intervenu. Je ne fais pas état de ce que je ressentais à ce moment-là ; je laisse les questions venir.
- Pouvez-vous nous dire comment vous avez vécu ce moment ?
J’attends deux secondes avant de répondre.
- J’ai eu peur. 
- De quoi aviez-vous peur ?
- Je n’ai pas l’habitude de me battre alors j’ai eu peur de ne pas savoir me défendre. Et donc, surtout, de me faire frapper. Et violemment en plus, vu la carrure et l’agressivité de ce monsieur. Alors oui, j’ai eu peur.
Des murmures se font entendre dans les travées, mêlés au bruit des claviers des journalistes.
- Pourtant, vous êtes intervenu. Pourquoi ?
- Car je croyais, à tort, qu’une femme sans défense était en danger. Alors, je me suis dit : mieux vaut moi qu’elle.
- Et cette femme alors ? Quel comportement avait-elle ?
- Elle était calme et n’alimentait pas l’énervement de l’agresseur. Jusqu’à ce qu’il me pousse. Là, elle est intervenue et m’a protégé.

La partie civile tente ensuite de me faire admettre que la prévenue a frappé par plaisir, puis s’intéresse à mes contacts avec la défense.
- Vous avez rencontré l’avocate de Madame Bellaud avant cette audience ?
- Oui.
- À l’initiative de qui ?
- La mienne.
- Vous a-t-elle expliqué qu’elle entendait plaider la légitime défense d’autrui ?
- Elle ne m’a pas exposé sa plaidoirie.
- Vous employez aujourd’hui les mots « elle m’a protégé ». Les aviez-vous employés devant les policiers ?
Une réponse me vient : « Va manger tes morts, Gérard ! » mais je ne crois pas qu’elle soit très adaptée. 
- Je ne me souviens pas des mots exacts. Mais je leur ai dit dès le premier soir qu’elle avait attiré cet homme vers elle pour qu’il me laisse tranquille.

Le procureur prend la suite et vient lui aussi essayer de déterrer une vérité qui l’arrangerait.
- Pouvez-vous affirmer qu’elle n’avait aucune autre possibilité que de le frapper à la gorge ?
- Je peux seulement vous dire que son poing arrivait vers elle.
- Vous ne pouvez donc pas nous dire qu’elle ne pouvait ni esquiver ni parer une nouvelle fois ?
- Non. Je ne suis pas à sa place.

Il se tait, l’air satisfait. Au tour de l’avocate de la défense, qui n’aborde qu’un seul moment de toute cette histoire.
- Quand les policiers sont intervenus et vous ont emmené en garde à vue, qu’a fait ma cliente ?
- Elle a immédiatement déclaré que c’était elle qui avait frappé Monsieur Sarkozy.
- Quelle a été leur réaction ?
- Ils ont répondu : « Ne nous prends pas pour des cons, si tu crois que c’est ça qui va sauver ton mec. »
- Qu’a répondu ma cliente ?
- Elle s’est agacée de ce tutoiement avant de répéter que c’était elle qui avait porté le coup.
- Ensuite, que s’est-il passé ?
- Ils l’ont emmenée elle aussi en lui disant : « Allez ma chérie, si ton fantasme, c’est une nuit en garde à vue, tu vas être servie. »
- Je n’ai pas d’autres questions.
L’avocate pose son menton sur ses mains jointes et ne dit plus un mot.

Le président donne ensuite la parole à l’avocat de la partie civile. Gérard Depardieu entre en scène. Ses gestes lents, ses inspirations profondes font peser toute la solennité du moment et la supposée grandeur de sa personne.
- Oui, mon client a mal agi. Je ne suis pas là pour affirmer le contraire. Il s’est laissé emporter et la raison est toute simple : il a été éconduit avec brutalité par une femme. Oui, brutalité. Car les hommes n’ont aujourd’hui plus la possibilité d’aller parler à une femme sans être taxés de harceleurs ou d’agresseurs. Il a dû subir une réaction disproportionnée, non pas liée à son comportement mais faisant écho à la médiatisation à outrance des violences faites aux femmes, passée du nid du progressisme au terrier de la haine des hommes. 
On peut entendre des souffles d’exaspération et des corps remuer sur les bancs. Moi, j’essaie encore de comprendre ce qui peut passer d’un nid à un terrier.
- L'erreur de mon client a été de se laisser guider par sa frustration. Tous deux l'ont traité comme un délinquant, pire, comme un criminel. Est-ce criminel de venir parler à une femme ? Non. Ce qui est criminel, c'est de laisser une femme se faire justice elle-même et user d'aptitudes particulières donnant à ses mains le pouvoir d'armes mutilantes. Aujourd'hui, pour avoir tenté de séduire une femme, mon client a perdu sa voix. Nous vous demandons de recevoir Monsieur Sarkozy en sa constitution de partie civile et de condamner Madame Bellaud à lui verser quatre-vingt-cinq mille euros en réparation de ses préjudices, ainsi que trois mille euros au titre des frais exposés. Mesdames, messieurs les juges, je vous remercie.

Le président donne ensuite la parole au ministère public pour ses réquisitions. Le procureur s’éclaircit la voix avant de disposer des documents devant lui. 
- Dans cette affaire, personne ne conteste que Madame Bellaud n’est pas à l’origine de l’altercation. Personne ne conteste davantage que Monsieur Sarkozy a eu, ce soir-là, un comportement agressif, d’abord envers cette femme, puis envers Monsieur Bresson, qui tentait de s’interposer.
La suite consiste à dire qu’elle pouvait se défendre, mais pas ainsi ; que la situation était dangereuse, mais que sa maîtrise lui permettait d’agir autrement ; et qu’il faut donc interroger son intention. Bref, je suspecte définitivement Éric Zemmour d’être un con. Mais en fin de compte, il conclut : 
- Je requiers à son encontre une peine de dix-huit mois d’emprisonnement, intégralement assortie d’un sursis probatoire pendant une durée de deux ans. Je vous demande aussi d’assortir ce sursis de l’obligation d’indemniser la victime. Telles sont mes réquisitions.

Joe Sarkozy semble radieux. Jessica Alba ferme longuement les yeux pour encaisser l’annonce. Pas de prison ferme mais tout de même une peine et une somme à verser. Son avocate, imperturbable, se lève. Elle balaie la salle du regard, relève le menton et commence sa plaidoirie.
- Si nous sommes toutes et tous réunis ici aujourd’hui, c’est qu’une femme a osé réagir. Ma cliente, comme bien des femmes, doit affronter les risques auxquels l’expose le simple fait de marcher seule dans la rue. Elle le fait malgré le risque que représentent ces hommes qui croient qu’un corps féminin est un objet à conquérir. 
La salle, jusque-là agitée de mouvements discrets, se fige peu à peu autour de sa voix.
- Lorsque ce monsieur est venu l’importuner, elle a d’abord exprimé poliment son souhait de ne pas poursuivre cet échange. Mais on ne dit pas non à un homme tout-puissant. Puis est venu un autre homme. Comme vous l’avez compris à travers les mots du témoin, derrière son courage se cachait une grande peur face à un homme puissant et agressif. C’est pour cela que ma cliente a décidé d’avoir recours à ses aptitudes particulières pour se défendre mais aussi pour protéger monsieur Bresson. Au vu des faits exposés, je demande la relaxe de ma cliente au titre de la légitime défense, pour elle-même comme pour autrui. Mesdames, messieurs les juges, je vous remercie.

L’avocate se rassoit. Le président se tourne vers la prévenue.
- Madame, votre avocate s’est exprimée. Souhaitez-vous ajouter quelque chose pour votre défense ?
Elle regarde un instant celle qui vient de plaider pour elle, puis secoue la tête.
- Non, monsieur le président. Elle a tout dit.
Le président referme le dossier devant lui.
- Les débats sont clos. Le tribunal va se retirer pour délibérer.
Les magistrats se lèvent et se retirent. Je sors et rejoins Jessica Alba et son avocate, assises en pleine discussion. Je me demande si elles débriefent sur Joe Sarkozy, son avocat ou le procureur. En arrivant vers elles, je les entends échanger des recommandations de lecture. Je pense aussitôt à Zoé et souris. Nous abordons l'issue possible de ce procès et l’avocate nous rassure. Pour elle, c’est bien engagé. Nous revenons ensuite dans la salle et prenons place. La sonnerie retentit.
- Le tribunal. Veuillez vous lever.
Toute la salle se lève pendant que les trois magistrats reprennent place. Le président attend que chacun se soit rassis, puis cherche la prévenue du regard.
- Madame, veuillez vous lever. 
Jessica Alba se lève. Ses mains jointes devant elle trahissent sa fébrilité.
- Le tribunal, après en avoir délibéré conformément à la loi, constate que vous avez volontairement porté à Monsieur Sarkozy le coup à l’origine des lésions et des séquelles dont il demeure atteint. Il ressort toutefois des témoignages recueillis et des images de vidéoprotection que Monsieur Sarkozy, après avoir violemment repoussé Monsieur Bresson, a poursuivi son comportement agressif malgré les tentatives de ce dernier pour mettre fin à l’altercation. La gravité des conséquences subies par Monsieur Sarkozy, aussi regrettables et durables soient-elles, ne suffit pas à retirer à votre acte son caractère nécessaire et proportionné au moment où il a été accompli. En conséquence, le tribunal retient que vous avez agi en état de légitime défense, pour vous-même et pour autrui, dans les conditions prévues par l’article 122-5 du code pénal et vous relaxe des fins de la poursuite. Monsieur Sarkozy est débouté de ses demandes formées à votre encontre. Vous pouvez vous asseoir. 

Je respire alors que celle qui vient d’éviter une peine sérieuse se laisse tomber sur son siège, ses yeux brillants tournés vers son avocate. Puis les regards de Jessica Alba et Joe Sarkozy se croisent. Je ne sais pas exactement ce qui se passe entre eux mais je vois la colère le gagner, sa main crispée sur le rebord du banc.
- Espèce de salope.

La voix peine à franchir sa gorge. Rauque, étranglée, presque sans souffle. Il a fallu un effort visible pour arracher ces quelques syllabes. Elles n’en résonnent pas moins dans toute la salle. Un grondement parcourt les bancs du public. Tous les regards se tournent vers Joe Sarkozy. Jessica Alba penche légèrement la tête. Son avocate observe les juges, puis son confrère. Le président reste silencieux quelques secondes.
- Monsieur, vous n’aviez pas la parole.
Joe Sarkozy baisse les yeux.
- Monsieur le greffier, il sera fait mention de cet incident.
Pour la première fois, l’audience semble intéresser Jean-Pierre Bacri. Sur son visage, on dirait presque un sourire. Cette fois, personne ne regarde la prévenue. Tous les regards demeurent posés sur l’homme qui vient de retrouver sa voix pour n’en faire qu’une insulte. Le président du tribunal poursuit.
- Sachez qu’il appartient à monsieur le procureur d’apprécier les suites qu’il convient de donner à votre prise de parole.
Joe Sarkozy tourne la tête vers le procureur qui, d’un regard, l’invite au silence. Le président lève l’audience et nous libère. Je me lève. Jessica Alba vient aussitôt vers moi et pose une main sur mon bras.
- Paul, merci pour…, elle hésite. Pour ton témoignage et pour ton courage.
- Avec plaisir, je te devais bien ça, hein. Mais je n’ai fait que dire la vérité.

Devant moi, ce n’est pas Jessica Alba. Elle s’appelle Laetitia Bellaud. Je la laisse rejoindre les journalistes avec son avocate ; elles leur accordent quelques minutes. Je reste dans cette salle d’audience en espérant ne plus jamais y revenir. J’attends un moment d'effervescence pour m’échapper sans subir l’insistance des médias.

Alors que je sors du tribunal, j’entends une voix m'interpeller.
- Eh, Paul !
Non. Mais… Oui, c’est Zoé. Je reste figé en la voyant arriver le sourire aux lèvres.
- Alors, heureux que ce soit fini, et surtout que ça se termine comme ça ?
- Oui. Content que justice ait été rendue. Mais… Tu étais là pendant tout le procès ?
- Oh oui, cette affaire m’intéressait. Et je suis ravie du résultat. Tu y es quand même pour quelque chose : félicitations.
Je profite simplement du regard qu’elle m’offre.
- Tu n'es vraiment pas un connard. Encore du boulot, hein. Mais c’est pas mal.
J’ouvre la bouche, puis la referme. Elle éclate de rire et rejoint la foule. Bon. Demain, au boulot. À moi de trouver comment.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Les fleurs tenaient encore

Le sourire du Président