Avec mes mots
- Putain, les gars. Quand je vois vos gueules, avec vos jolies petites barbes bien taillées, je me dis que vous êtes les premiers mecs à passer plus de temps à s’occuper de leurs poils que les nanas.
Allez, si je commence à parler à la télévision, faut que je change de chaîne. En même temps, minuit passé, il n’y a que de la merde et des bons petits bobos qui viennent montrer à quel point ils servent à rien. Leur seul talent, c’est d’avoir réussi à se faire payer pour ça. Voyons voir la suite. Oh, LCP. La Chaîne parlementaire, avec un programme de nuit. Déjà que personne ne les écoute en plein jour… Au moins, c’est raccord avec ce que j’ai vu juste avant. C’est la veillée des nuisibles.
Je vais zapper jusqu'à trouver un truc pas trop chiant. Impossible d'aller dormir, pas après cette journée à la con. Heureusement, tu es là, Jackie ! Même après tant d’années, tu m’as jamais déçu, hein. Jamais jugé, jamais critiqué non plus. Et des jugements, aujourd'hui, j'en ai pris plein la trogne.
Je le revois encore, assis en face de moi, la tête dans son assiette, à presque trembler. Merde, son gamin était à côté ! C’est quoi le message, hein ? On peut être père de famille et s’écrouler comme ça ? Juste pour du boulot, un boulot de bureau. Le gars, il n’est pas au front non plus. J’ai passé plus de quarante ans de ma chienne de vie à me casser le dos sur une chaîne de montage pour lui offrir des études et une vie à la cool. Résultat ? Il se fait broyer par des connards de bureaucrates. C’est mon gosse, ça me fait chier de le voir dans cet état, mais merde, commencer à pleurer comme une nana devant sa femme et son fils, ça m’a arraché la gueule. Oui, je lui ai dit d’arrêter. J’ai dit ça avec mes mots, comme j’ai pu. Allez, j’ai pris les deux épouses sur la tronche, la sienne et la mienne.
Super, j’ai fini seul à table. Même mon petit-fils m’a regardé bizarre. C’est son père qu’il aurait dû regarder de cette manière. J’ai déjà pleuré comme ça devant mon gamin, moi ? Non. Et mon père, à l’époque, il l’a fait lui ? Non. Quoique… Allez, si, une fois. Quand Rocky est mort. Là, c’est sûr, son chien de chasse, c’est le seul truc auquel fallait pas toucher. Ça et les bouteilles. Mais bon, ça… En tout cas, ce jour-là, il a chialé. Je m’en souviens, planqué dans le jardin avec sa boutanche. De dos, pour cacher ses larmes.
Tu me diras, avec ma mère, nous aussi, on a chialé. Parce qu’après la mort de son clébard adoré, l’autre a arrêté de chasser. On savait qu’il aurait du temps à combler.
Tout ça m’emmerde. Il a eu une vie de rêve, j’ai tout fait pour qu’il ne vive pas ce que j’ai vécu, moi. Ni à la maison ni au boulot. Ok, comme m’a balancé ma belle-fille tout à l’heure, je ne sais pas ce que c’est de faire un job de bureau avec des connards de chefs, je ne sais pas ce que c’est un open space, je ne sais pas la pression que vivent les cadres. Et eux, ils savent ce que c’est de devoir accélérer la cadence si tu ne veux pas perdre ton boulot ? Ils savent ce que c’est de voir un pote devenir un infirme après s’être fait briser par une machine mal entretenue ? Non, ils ne savent pas. Ils font un « burn-out » le cul vissé sur un siège à user leurs petits doigts sur un clavier d’ordi. Moi, y a des soirs où j'arrive même pas à lever mon cul de ce fauteuil pour aller au lit. Finalement, j’aurais dû faire comme mon père, ça l’aurait endurci. Allez, Jackie, oublions ça.
Pfff… J’y arrive pas. Je les revois encore me regarder comme si j’étais la dernière des ordures. J’ai pensé « générations de tafioles », mais j’ai juste dit « Allez, fais pas ta gonzesse ». Ouais, j’aurais pas dû, mais ça m’a déglingué de le voir comme ça. Il faut qu’il prenne sur lui. Qu’il les envoie chier ces connards. Bardé de diplômes comme il est, c’est facile pour lui. Moi, changer d’usine, c’était changer de ville, changer de vie. Perdre ses potes, perdre sa maison. Tout à refaire pour moi, ma femme et mon gosse. J’ai tout fait pour éviter ça. Je me suis battu.
Je ne fais pas partie de ceux qui se laissent abattre, moi. Parce qu’à l’époque, le vieux, quand la fonderie a fermé, il a plus bougé son cul à part pour passer du canapé au PMU. Avec ma mère, on a compris qu’à côté, l’arrêt de la chasse, c’était la belle vie. De discret, j’ai appris à me faire invisible et silencieux. Putain, je pouvais circuler dans la maison sans que l’épave me voie. J’avais plutôt intérêt. Comme ma mère disait, il faut se méfier de la flaque qui s’étale.
Dire que mon gamin est parti sans même me dire au revoir tout à l’heure. J’ai pas pu lui parler. Ouais, ça me défonce parce que j’aurais voulu lui dire avec mes mots que ça m’a fait mal de le voir pleurer. J’ai tout fait pour qu’il soit heureux. Ouais, j’ai mal réagi et en même temps, je ne sais toujours pas ce que j’aurais pu dire, ce que j’aurais pu faire. Le laisser pleurer ? Lui dire « Allez, je comprends, ça va aller » ? Me lever et le prendre dans mes bras ? C’est le boulot des mères, ça. Nous, on aime nos gosses, mais on le montre autrement.
Allez, demain, je l’appelle. Il est encore debout, celui-là. Il se couche jamais avant deux heures. Mais pas maintenant, pas avec Jackie dans les pattes. Je serais con. De toute façon, je suis toujours nul au téléphone, je sais jamais quoi dire. Mais il faut qu’il sache que ce que j’ai dit, c’est pas ce que je pense. C’est juste ce que j’ai vu qui m’a fait réagir. Pas ce que je ressens. C’est un bon gamin, un bon père en plus ; je vois bien comment il est avec mon petit-fils. J’ai juste peur que ce gosse, il soit perturbé après avoir vu son père comme ça. J’imagine le mien s’il avait vu ça. Je le vois bien, ce connard, cracher comme il le faisait à l’époque. J’entends d’ici sa réplique : « Une fiotte, ça éduque des fiottes. » Ouais, demain, je l’appelle. Je m’en fous si j’ai pas les mots, je veux qu’il comprenne que je regrette. Je veux juste que ça aille pour lui. Allez, Jackie, une dernière danse ?
*
Mmmm, c’est quoi ce bordel ? Mais qu’est-ce qui se passe ? Qui chiale encore ? Entre les pleurs et les vapeurs, je me demande où je suis. Merde, je me suis endormi comme un con devant la télé. Ça continue de crier. Je me lève. C’est Isabelle… C’est le téléphone. C’est notre belle-fille. C’est… C’est notre gamin. Je ne comprends rien. Enfin, si, quelques bouts de phrase. Elle s’est levée. Il ne bougeait plus. Impossible à réveiller. Parce qu’il ne dormait pas. Je veux prendre Isabelle dans mes bras. Elle me repousse. Elle hurle. Je ne sais toujours pas ce qu'elle a dit.
Je marche dans la maison sans savoir où aller. Dans le salon, la chaise où était assis mon fils. Dans la cuisine, la cafetière ouverte, le filtre encore vide. Sur le meuble de l’entrée, le doudou de mon petit-fils. Merde, il l’a oublié. Je finis sur mon fauteuil. Je regarde à côté de moi. Je vois Jackie, épuisée. Je la prends et la secoue pour vérifier s’il n’y a pas une dernière gorgée. Mais non, il n’y a plus rien à en tirer.
Ni d’elle, ni de moi.
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