Juste une goutte
En déplacement à Abidjan pour décrocher un financement international, Jérémy retrouve Mathieu, un ancien ami devenu rival, dont le projet lui semble dissimuler un risque que personne ne veut voir. Entre vieux comptes jamais soldés et argumentaires trop bien rodés, les deux hommes rejouent, dix ans plus tard, une rivalité qu'ils croyaient enterrée.
Jusqu'où peut-on aller quand on est certain d'avoir raison ?
Même les plaisirs coupables méritent d’être savourés.
- Madame, saviez-vous que vous avez en moyenne quatre-vingt-deux fois plus de chance de mourir en prenant votre voiture qu’en avion ?
- Oui. Je sais. Merci.
- Allez, détendez-vous, vous ne risquez rien. Tout va bien se passer.
- Oui, oui.
Bien que cette discussion se déroule derrière moi, j’ai le réflexe de cacher mon sourire narquois avec ma main. Je me demande la probabilité que cet homme meure si la femme à ses côtés avait un couteau à la main. J'adore les décollages. Surtout quand le hasard fait se rencontrer une personne qui a peur de l'avion et une autre qui vient lui expliquer que ce n'est pas rationnel. Cette suffisance à vouloir injecter de la logique dans une peur par définition irrationnelle, j’avoue que je lui trouve une saveur délicieuse. Eh oui, j’imagine toujours des scènes cocasses en suivant. Un couteau brandi, une menace : « Et là, quelle probabilité que tu meures, connard ? » Je crois que je prends un peu trop souvent la voie des airs.
Après que l’avion a pris son envol, j’attends une dernière remarque condescendante de Monsieur Logique sur ce décollage réussi. Elle ne vient pas. Je sors mon ordinateur. Allez, au travail.
Les prochains jours sont d’une importance capitale, je suis en mode conquérant. D’autres diraient prédateur. J’encaisse ce genre d’attaque. Je les comprends mais je sais que j’ai toujours réussi à tenir quelques lignes malgré les dérives qui s’ouvrent devant moi. Je suis dans le business, oui. Mais je tente d'y faire vivre une idée : celle d'un business responsable. J’entends oxymore à ma droite et utopie à ma gauche, pendant que je poursuis mon idéal. En tout cas, pour le faire vivre, il me faut des financements, et c’est précisément la raison de ma présence dans cet avion. Cap sur Abidjan, pour participer au séminaire du FAIR, le Fonds Africain pour les Infrastructures Résilientes. C’est là-bas que j’espère avoir le dernier financement manquant à mon projet, après des mois de travail. Je relis ligne à ligne ma présentation et tente d’y voir les points où ça bute. Soudain, ça vibre. Je regarde mon téléphone.
« Tonton Alain a fait un AVC. Il est encore en soins intensifs mais il est stable. Les médecins ne savent pas encore s’il aura des séquelles. Je te tiens au courant. Bisous. Maman. »
Putain, pas lui. Je soupire en fermant les yeux. Rien qu'à l'évocation de son prénom, toute mon enfance me revient. Tant de moments passés avec lui. C’est l’oncle avec qui j’ai été le plus complice. Tonton Alain. Le taquin de la famille, et le seul à avoir vraiment milité, syndicat, asso, section locale du PS. Puis un jour, tout s’était arrêté. Il avait clôturé un à un chaque champ de bataille pour n’en faire que des souvenirs. En grandissant, en découvrant mes propres idées, notre relation avait changé. Notre complicité était restée tandis que le tonton cynique devenait l’oncle sceptique. Le moment de bascule était survenu quand j’étais entré à Sciences Po. La scène est encore en moi, imprimée comme un film en Technicolor.
C’était le début de l’été. Nous étions au pied des montagnes, dans un petit village de la vallée d’Aspe où ma famille avait rénové une ancienne bergerie, destinée à nous accueillir pendant les vacances. Nous étions sur la terrasse, à l’ombre du châtaignier, à boire de la bière pour faire passer des cacahuètes trop salées. Comme souvent, on refaisait le monde.
- On verra ce qui restera de tout ça dans cinq ans.
- Comment ça ? Ce qui restera de quoi ?
- De tes idéaux, de ta vision du monde. De ce qui te fait vibrer.
- Ah ah, je comprends ! Sciences Po va me briser, c’est ça ? L’école du pouvoir aura raison de moi.
- L’école du pouvoir ? Non, ça c’est l’ENA. Sciences Po, c’est plus insidieux que ça. C’est l’école de la domination.
- Vas-y, explique la diff pour toi.
- L’ENA, c’est fait pour occuper des postes de pouvoir, rien de très intéressant. Sciences Po, c’est pour dominer son sujet. Et le sujet, c’est le système. Il faut donc le maîtriser parfaitement pour perpétuer sa domination.
- On peut aussi utiliser cette expertise pour changer le système.
- On peut. Mais j’en ai très peu vu. Allez, une personne sur cent.
- Peut-être moi…
J’avais dit ça avec un sourire plein d’assurance mais il ne m’avait rendu qu’une pâle copie. Je m’étais dit que c’était le moment où jamais.
- Et toi, alors ?
- Comment ça, et toi alors ?
- Pourquoi tu as tout lâché ?
- Je n’y croyais plus.
Il n’avait rien dit de plus. Je n’avais rien lâché.
- Franchement, vu ce que tu me balances sur ce que vont devenir mes idéaux, tu me dois un peu plus que ce « je n’y croyais plus. »
Il m’avait regardé les lèvres serrées.
- J’avais perdu espoir dans les manières traditionnelles de faire de la politique. Mais surtout j’avais peur de ce que j’allais devenir en continuant.
- Tu veux dire que… Tu avais peur de devenir un vendu ?
- Vu ce que j’étais à l'époque, difficile de m’imaginer ça mais oui, c’était toujours un risque. Mais non, je ne parle pas de ça.
Je n’avais rien dit, j’avais attendu.
- J’avais peur de me laisser porter par une petite idée. Celle qui parfois nous fait choisir les mauvaises méthodes pour défendre nos convictions. Et cette petite idée est toute simple mais vertigineuse quand on la prend de manière brute. La différence entre un adversaire et un ennemi.
- Sémantiquement, je vois bien la différence entre les deux termes. Mais je ne suis pas sûr que ça soit exactement ce que tu as en tête.
- Moi, je suis sûr que si. Pour faire simple. Un adversaire, c’est quelqu’un contre qui tu luttes mais avec qui tu peux coexister. Entre lui et moi, il y a juste une contradiction d’intérêt. Un ennemi, c’est tout autre chose. C’est soit lui, soit moi.
- Mouais, je ne suis pas sûr de comprendre en quoi cette petite idée t’a amené à tout arrêter alors.
Il avait inspiré lentement, son regard planté dans le mien.
- C’est juste une petite idée. Un adversaire, on le combat. Un ennemi, on l’élimine.
J’avais trouvé ça un peu fort. Pas ridicule, mais peut-être un peu grandiloquent. Ma tante était alors arrivée, et je m’étais tu. Il n'empêche. Dans beaucoup des choix que j'ai faits ensuite, cette discussion n'était pas loin.
Des turbulences m’arrachent à mes souvenirs. Derrière moi, ça souffle et s’agite, toujours sans commentaires. Mon petit soap opera perso est fini. Dommage. L'hôtesse passe dans les rangées et propose le petit déjeuner. J’ai faim, je saute sur l’occasion. Mon ordinateur toujours ouvert, je relis une énième fois ma présentation en regardant avec quoi agrémenter mon croissant. J’ai le choix. Devant mes yeux, un assortiment presque indécent d'accompagnements s’offre à moi - maple syrup, pâte à tartiner, strawberry jam, marmelade, peanut butter, miel - soigneusement emballés dans des sachets individuels. Il y en a pour tous les goûts et les pays. Vive la classe « Affaires ». Sensibilité écologique oblige, je culpabilise un peu : entre le kérosène et les emballages plastiques, mon vol est un gouffre. J’essaye de me concentrer de nouveau sur ma présentation et ne trouve comme seul acte citoyen de mettre dans mon sac tous les sachets sucrés. Les savonnettes dans les hôtels, je les laisse mais ça, j’embarque. En ouvrant mon sac, une odeur me fusille le nez. C’est quoi ce bordel ? Oh, super. Mon répulsif anti-moustique « zone tropicale » s’est vidé dans la poche avant. Ça pue et il y en a partout. Un aller-retour aux toilettes pour sauver ce que je peux et je suis de retour à mon fauteuil et mon ordinateur.
Ventis. Le projet sur lequel je travaille depuis des mois. La création d’un parc éolien d’une capacité de cent-vingt mégawatt, pouvant desservir presque cent quatre-vingt mille foyers au Sénégal, dans la région de la Grande Côte. Mon attachement à l’Afrique, je ne l’explique pas vraiment. Enfin, l’Afrique, plutôt aux pays, aux territoires et aux cultures qui composent un continent bien trop vaste pour être réduit à un seul imaginaire. Son histoire me fascine autant qu’elle m’a obligé à regarder la nôtre : la colonisation, les dépendances entretenues, les intérêts que la France continue d’y défendre. Nous ne sommes pas responsables de tout ce qui s’y passe, mais nous portons une responsabilité dans bien des déséquilibres - et probablement une dette. Je n’ai jamais eu aucune envie de jouer au sauveur blanc, de passer six mois à distribuer des câlins et de rentrer chez moi verni de bonne conscience. Je me suis tourné vers les projets de développement, sans ignorer qu’ils pouvaient reproduire exactement ce qu’ils prétendaient combattre : décider ailleurs, imposer des solutions, faire à la place de ceux qui savaient mieux que nous ce dont ils avaient besoin. Alors, j’ai travaillé. Beaucoup travaillé. Pour comprendre d’abord. Et pour apprendre, surtout, à ne pas prendre toute la place.
Ce projet Ventis, il ne consiste pas à poser des éoliennes. J'ai tout fait pour m'appuyer sur les structures existantes et les dynamiques déjà en place, pour un développement local et pérenne. Tout ça n’a rien de flamboyant mais c'est sur sa cohérence et sa pérennité que s'appuie ma présentation. Je ne vois pas que des pales tourner. Plus que de l’électricité, c’est de l’autonomie qu’on développe.
Je referme mon ordinateur. Ce projet, cette présentation, je les connais par cœur. Autant m’aérer et me reposer l’esprit. Je laisse un film m’aborder et me guider vers le sommeil.
***
Le calme et le confort de ma chambre d'hôtel, enfin. Je m’installe, prends une douche avant de partir profiter de cette ville que je connais peu. Une balade sur les bords de la lagune Ébrié, et je zigzague dans les rues en cherchant un restaurant pour le soir. Je tilte en passant devant une pharmacie. L’anti-moustique à racheter ! J’entre et me maudis déjà quand je découvre la file d’attente. Après une longue attente, j’achète l’objet désiré et quand je me retourne, une voix me traverse.
- Regardez-moi ce qu'on trouve dans les pharmacies d’Abidjan…
Je le reconnais avant de tourner la tête. Mathieu.
- Tiens. Toi aussi, tu fais du tourisme ?
- Oh, le même genre de tourisme que toi, alors.
Nous nous fixons en échangeant un demi-sourire.
- Monsieur ? l’interpelle la femme derrière son comptoir
- Ah, oui, pardon. Eh, attends-moi, j’ai juste besoin d’acheter ma piquouze, me dit-il en faisant les gros yeux. Ça te rappelle des souvenirs, hein ?
- Plutôt, oui. Allez, je t’attends dehors.
Je sors et aussitôt, cette histoire de piquouze m’arrache un sourire. Mathieu, à la base, c’était juste un mec de ma promo. On ne faisait que se croiser avant qu’une soirée ne fasse tout changer. On s'était retrouvé par des potes communs, et on avait sympathisé avant de finir tous les deux. Occupés à grignoter et picoler dans un bar, il avait commencé à sentir sa gorge le piquer. Il n’en avait pas fait cas. Une plaque d'urticaire était vite apparue dans son cou. Sans paniquer, je m’étais tout de même inquiété mais lui avait pris ça par-dessus la jambe. Me passant de son avis, j’avais appelé le quinze alors qu’il se foutait de ma gueule : « On se calme la Drama Queen, c’est rien ! » Le temps d’avoir le médecin-conseil au téléphone, il commençait à avoir du mal à respirer puis avait perdu connaissance. Un passage aux urgences et une allergie aux arachides suspectée plus tard, on s’était retrouvé devant l'hôpital. Je l'avais regardé en souriant.
- Alors, qu’est-ce qu’on dit à la Drama Queen ?
- Le roi des cons te remercie !
Notre amitié est née à ce moment-là.
- Eh beh, ils n’ont plus de piqûre d’adrénaline !
Je me retourne et découvre Mathieu avec une petite grimace.
- Je croyais que tu ne sortais plus jamais sans.
- Départ précipité. Changement de sac. Oubli. Oh, c’est pas comme si j’étais dans un pays qui fout de la cacahuète partout. Bon, on s’en fout. Proposition : on bouffe ensemble ?
Je ricane en silence et fais comme si je jaugeais son invitation.
- Allez, Jérémy, en l'honneur du bon vieux temps.
J’inspire lentement avant de lui répondre.
- On va dire ça. Je te suis. Tu payes l’apéro.
- Super, tu me retires le plaisir de te le proposer !
- Comme quoi, des fois, je te devance, je lui glisse dans un sourire narquois.
Au resto, dès notre installation, nous partageons bières et anecdotes du passé. Dix ans sans se voir, et tout remonte comme si c’était hier. Un vrai bon moment arrivé par surprise. On s’interrompt quand la serveuse vient prendre nos commandes.
- Vous me conseillez quel plat ?
- Je suis sûre que le plat du jour sera parfait.
- J’ai envie que vous me conseilliez le plat que vous, vous prendriez. Je ne veux pas le conseil de la serveuse. Je veux le conseil d’Awa.
La jeune femme écarquille les yeux avant de voir le regard de Mathieu glisser sur son poignet. Un joli bracelet avec son prénom gravé. Elle plisse les yeux et sourit.
- Non, Awa. Je ne lis pas dans vos pensées, conclut-il avec un grand sourire.
J’observe la serveuse puis Mathieu. Elle semble réprimer un sourire plus grand qu’elle ne pourrait l’assumer pendant que lui savoure son effet. Elle repart alors que Mathieu, lui, est déjà passé à autre chose. Tout ça me rappelle ce que j’avais rapidement compris durant nos études. Il avait ce que je n’aurais jamais, et surtout, ce que j’avais toujours rêvé d’avoir : du charisme. Durant tout le repas, un seul sujet fut évité avant qu’il ne le balance au moment de l’addition.
- Bon, alors on se retrouve demain à l’université Félix ?
Je le regarde sans répondre. Dès que je l’ai vu, je savais qu’il venait lui aussi au FAIR.
- On fait quoi demain ? On fait comme si on ne se connaissait pas ?
- Je ne vois pas pourquoi. Sinon, j’aurais commencé à la pharmacie.
Il se marre et on se quitte là-dessus.
Dans ma chambre d’hôtel, je suis allongé sur mon lit. La soirée tourne dans ma tête, tout autant que la journée de demain. Je vais de nouveau me retrouver en concurrence avec Mathieu. La dernière fois, c’était pour le stage de cinquième année à Sciences Po. Par un autre pote de promo, on avait réussi à avoir un contact avec le directeur du Programme alimentaire mondial de l’ONU. Le plan de rêve pour nous deux. On avait tous les deux demandé une recommandation. En tant qu’amis, on s’était juré d’être content pour l’autre si l’un de nous était pris. J’avais dû ravaler ma rancœur quand il avait raflé la mise. Sauf que j’avais appris plus tard que Mathieu avait réussi, sans m’en parler évidemment, à s’arranger pour avoir un moment informel avec le recruteur. Furieux, je l’avais confronté. Il m’avait simplement expliqué que j’aurais dû faire de même. Je lui avais craché un « T’es qu’une merde… », ce à quoi il avait répliqué « Et toi, t’es qu’un con. » Notre amitié s’était arrêtée là. Demain, je vais de nouveau être opposé à lui.
***
Après un petit déjeuner avalé sans envie, j’arrive aux abords de l’université Félix-Houphouët-Boigny d’Abidjan. Je m’arrête devant une sculpture, emblème du lieu, issue de la culture sénoufo, l’un des peuples les plus importants de la Côte d’Ivoire. Un masque à deux têtes, regardant vers l’avant et l’arrière pour signifier que l’on ne peut rien lui dissimuler. J’arpente les chemins entre les bâtiments de cette université qui, loin de la structure de brousse qu’un Occidental pourrait imaginer, est surtout victime de son sous-dimensionnement. Prévue pour trente mille étudiants, elle en accueille plus de soixante mille. Arrivé tôt, je m’amuse à me perdre dans les dédales pour occuper mon temps. Le programme à venir est simple : aujourd’hui et demain, présentation des projets en tables rondes, entretiens individuels et à la fin, sont annoncés les finalistes pour la présentation en plénière après-demain. Ce FAIR, ce n’est pas une banque qui finance tout le projet, c’est un fonds de financement catalytique : il sélectionne des projets déjà assez avancés et apporte la tranche qui leur permet de devenir « bancables ». L'aide que je sollicite n'est que de huit millions d'euros sur les cent soixante que coûte mon projet - mais ils n'en sont pas moins indispensables. Tout simplement parce que tous les autres financeurs attendent que le FAIR donne toute légitimité à mon projet. Sans ça, ils se retirent. Sans eux, mon projet s’effondre.
À l’entrée du bâtiment qui nous est dédié, j’avance et regarde les panneaux qui annoncent l’organisation. Les différentes tables rondes sont affichées, ainsi que les noms des structures porteuses de projet et surtout, les noms et prénoms de celles et ceux qui les représentent. Je nous cherche, Mathieu et moi. Parfait. Nous ne sommes pas à la même table ronde mais nous passons à des horaires différents. Je veux pouvoir m’éclipser de la mienne pour voir sa présentation. Je découvre au passage son projet, AquaTerra. Il porte sur l'approvisionnement en eau au Niger, dans les régions de Maradi et Zinder. J’ai travaillé il y a quelques années sur ce type de développement, je connais le niveau de difficulté technique. Je sais aussi le talent de Mathieu pour défendre ses projets. En tout cas, la compétition est lancée. Justement, Mathieu arrive. Après nous être salués, nous partageons rapidement un café et quelques sourires de connivence, sans aborder vraiment nos présentations.
J'entre dans l'amphithéâtre. La table, rectangulaire, est posée sur l'estrade. Je m'installe et écoute, passivement, les deux présentations avant la mienne - un corridor logistique, des logements abordables - impatient que ça soit à moi. J’espère surtout que les durées d’intervention vont être respectées. Il y en a une que je ne veux pas rater.
C’est mon tour. Je monte à la tribune et après avoir posé mes documents et ouvert mon ordi, je me lance, serein. Je connais mon projet par cœur et surtout, je crois en lui.
- Déployer ces éoliennes est d’une importance capitale pour les habitants, mais pas au détriment de leur environnement, de leur patrimoine naturel. Ce projet débute donc par une étude d’impact sur la biodiversité, puis une phase de concertation et de gestion foncière.
Je déroule sereinement tous les détails techniques, scientifiques, légaux et surtout le bien-fondé de ce qui va être réalisé. J’appuie sur les qualités qui me semblent les plus importantes : la formation et l’emploi local, la capacité des structures existantes à gérer la maintenance et les mesures compensatoires et investissements bénéficiant aux communautés concernées.
- La puissance installée est évidemment importante, mais ce n’est pas le seul indicateur que nous suivons. Nous avons travaillé dès la conception sur la disponibilité future des pièces, la formation des équipes de maintenance et la capacité à intervenir localement sans dépendre systématiquement du constructeur. Nous ne sommes pas là pour faire à leur place, mais bien qu’ils puissent se passer de nous. Notre seul avenir, c’est de disparaître.
Je suis conscient des défauts de mon projet. L'investissement financier mais surtout le temps et la durée des études préalables. Et c’est bien sûr à ce sujet qu’un homme malingre aux lunettes d’écaille m’interroge.
- Je m’interroge sur le budget plutôt considérable de votre projet, mais aussi sur le temps. On parle d’un projet de quatre ans, dont dix-huit mois d’études et de concertation.
- Je sais que certaines lignes rendent notre dossier moins compétitif. J’ai passé suffisamment de temps sur des infrastructures de ce type pour savoir aussi que ce sont généralement celles qu’on regrette d’avoir supprimées cinq ou dix ans après.
Chaque phase est triturée, analysée. Ils veulent des résultats ; je leur vends des garanties. Je réponds sans effort aux questions qui me sont posées.
- Si vous me demandez si nous pouvons gagner six mois, probablement. Si vous me demandez si je peux vous garantir aujourd’hui que nous les gagnerons sans dégrader la concertation ou les études de raccordement, non.
Après les remerciements d’usage, je me dirige vers le haut de l'amphi. Je ne veux pas partir tout de suite, mais pouvoir le faire en toute discrétion ensuite. Je balaye la salle du regard en grimpant les marches pour sonder la réaction des gens ou même, s’ils me regardent. Peu d’enseignements à glaner. Un ou deux regards d’approbation peut-être. Alors que je m'approche des premiers sièges, une personne sort de la salle. Je ne vois que son dos et une veste noire, avec un revers un peu plus large qu’une coupe classique. Étrange. J’attends que celle qui me succède lance sa présentation sur le réseau de cliniques de télémédecine avant de sortir.
J’arrive quand mon ancien collègue de promotion monte sur scène. Parfait. Avec précaution, il pose sa veste - ce revers trop large, je le reconnais - sur le dossier de sa chaise. Pendant que son ordinateur se lance, il retrousse ses manches pour se mettre en bras de chemise. Il commence.
- Dans un des villages que nous avons visités pour notre étude, nous avons rencontré Moussa. Moussa a soixante-douze ans. Quand je lui ai demandé combien de temps il mettait pour aller chercher son eau, il m’a répondu qu’il ne comptait plus le temps. Il comptait les pauses.
Direct, ça commence. Du pur Mathieu. Dans la salle, je vois les hochements de tête et les échanges de regards entendus. Après avoir abordé tous les aspects techniques et financiers, il conclut.
- Trois cent vingt mille personnes. Ce n’est pas un indicateur. Ce sont trois cent vingt mille raisons de ne pas attendre pour mener à bien ce projet.
Ça semble être la phrase qui annonce le moment des questions techniques mais il affiche sur l'écran géant la photo d’une jeune fille. Elle doit avoir treize ou quatorze ans. Il s’éloigne de son ordinateur, marque une pause.
- Trois cent vingt mille, ça ne veut rien dire. Alors oubliez ce chiffre une minute. Cette jeune fille, elle s’appelle Aïcha. Elle a treize ans. Quand nous l’avons rencontrée, elle nous a expliqué qu’elle partait chercher l’eau avant l’école. Pas tous les jours avant l’école : les jours où elle avait encore le temps d’y aller. Notre projet ne lui promet pas un avenir. Il lui rend simplement ses matinées.
Il s’arrête et son regard balaye l’auditoire.
- Maintenant, cette personne, son histoire, multipliez-la par trois cent vingt mille. À la fin de cette présentation, vous aurez beaucoup de questions sur notre modèle financier. Posez-les toutes. Mais gardez une chose en tête : pendant que nous discutons de la meilleure façon de lui apporter de l'eau, elle, demain matin, ira encore la chercher.
Définitivement, ce mec m’énerve. Mais je dois l’avouer, il est bon. On entend quelqu’un s’éclaircir la gorge. Un homme dégarni chausse ses lunettes et interroge son budget.
- Concernant le suivi de la qualité de l’eau, je vois qu’il est noté trois millions huit cent mille euros pour les trois premières années. Pouvez-vous m’en dire plus ?
- Bien sûr. Cette ligne prend en compte les besoins en analyse de l’ensemble des points d’eau et réservoirs, avec une vigilance particulière apportée à l’environnement proche pour la prévention des risques. La formation des agents locaux est aussi prise en compte. Tout ce dispositif est calibré pour la montée en charge.
L’expert le regarde sans rien dire.
- Dans vingt-quatre mois, nous pourrons revenir devant vous avec deux chiffres. Le nombre de systèmes effectivement en service et le nombre de personnes qui disposent enfin d’un accès à l’eau potable. Je préfère être jugé sur ces chiffres-là.
- Je repose ma question autrement : qui contrôle, entretient et surveille réellement tous ces équipements dans cinq ans ?
- Comme vous pourrez le voir dans le dossier, il y a une phase très travaillée de transfert de compétences vers les collectivités locales.
Je fixe le regard de Mathieu. Je reconnais ce durcissement dans sa voix.
- Très bien. Nous étudierons cela attentivement, conclut l’expert.
Après les tables rondes, un moment de convivialité est proposé. Tout le monde grignote, s’abreuve. Je survole toutes les discussions, pourtant plus qu’intéressantes avec mes homologues. Entre Mathieu et moi, le seul échange est un regard complice qu’il me lance par-dessus son verre avant de reprendre sa discussion. Je l’observe. Les regards convergent vers lui, les gens l’écoutent. Dans ce film muet, Mathieu a l'air de raconter une anecdote dont la chute fait rire tout le monde. Surtout un. Je le reconnais, c’est l'expert qui l’a interrogé tout à l’heure sur son budget. Dans ma tête, un nombre tourne sans que je parvienne à m’en défaire. Alors que tout le monde se prépare à rentrer, je vais du côté de la documentation technique pour regarder les détails du projet AquaTerra. « Trois cent vingt mille habitants », « deux cent quarante points d'eau », « quatorze mois », « forage, pompage solaire, réservoir, petits réseaux et points de distribution ». Impossible de retrouver rapidement ce que je cherche. Ces trois millions huit cent mille. J’emporte le dossier avec moi et quitte l’université en prenant garde à ne pas croiser Mathieu.
Je me suis fait monter le repas dans ma chambre. Assis en tailleur sur mon lit, les documents sont étalés devant moi pendant que mon plat refroidit dans un coin. Je scrute chaque détail et commence donc à approfondir la dernière phase. Tout est impeccable dans ce projet d’approvisionnement en eau, sauf deux choses. Le suivi de la qualité de l’eau et la maintenance du réseau. Je comprends mieux pourquoi l’expert a tiqué tout à l’heure mais aussi pourquoi Mathieu a semblé agacé. Ce qui n'apparaît pas entre les lignes ni derrière les chiffres, c’est le danger. Celui d’un risque sanitaire majeur. Non pas que l'approvisionnement en eau s’arrête, mais bien qu’il diffuse des maladies. Pas dès le début, évidemment. Je connais un peu le sujet mais je suis loin d’être un expert. Alors je cherche tout de même la documentation de l’Organisation mondiale de la Santé: la contamination vient des matières fécales, ça se joue autour du point d'eau et pas au fond du forage, et sans contrôle régulier on ne sait pas que l'eau est mauvaise avant que les gens tombent malades. J’explore un peu plus les détails. C’est limpide. Qu’il le veuille ou non, le risque existe. Leur approche du transfert de compétence ne repose sur rien. Ils veulent livrer une infrastructure sans financer ce qui la maintiendrait potable : le suivi humain, technique, sanitaire. Je me demande comment ça peut passer auprès des experts. Je me dis aussi que j’imagine difficilement Mathieu, tout comme son employeur, être venu ici pour se planter. Dans sa présentation, il a bien travaillé le phasage : « retrait du consortium » devient « autonomie locale », « fin du financement de maintenance » passe comme « appropriation » et « réduction de l'assistance technique » en « transfert de compétences ». Ils vont laisser les collectivités locales se démerder à partir du trente-septième mois. Je peine à trouver le sommeil, en espérant que demain, pendant les entretiens auxquels je ne pourrai pas assister, le projet sera refusé. Mais je doute de plus en plus.
***
La journée a été longue. Aujourd’hui était le jour de ce qu’on appelle la due diligence, l’audit approfondi. Un moment long et épuisant mais je pense avoir convaincu les experts de la solidité du projet Ventis. J'ai épuisé mon mantra - une infrastructure n'est réussie que lorsqu'elle peut fonctionner sans nous - en espérant qu'ils l'appliqueront aux autres projets. Surtout un. En cherchant un endroit où me poser avant l’annonce des finalistes qui feront leur présentation finale, je vois Mathieu sortir de son audit. À son air serein, son sourire et les poignées de main qu'il distribue, nos études me reviennent. Partout où on passait, il semblait capable de tout faire pour passer, même en force. J'avais parfois du mal à saisir d'où venait cette énergie conquérante, qui lui donnait un autre visage. Nous étions amis, et même très bons amis, avec les moments de longue discussion et de confidence qui vont avec. Plutôt taiseux au sujet de ses parents, il n’en avait parlé qu’une fois. Ça avait ouvert ma curiosité.
- En tout cas, je ne reproduirai pas les mêmes erreurs que mon père.
- Comment ça ? Quelles erreurs ?
- Rien. On s’en fout.
Je n’avais pas relancé, simplement souri.
- Juste qu’il croyait un peu trop en l’être humain parfois. Un bon mec, mais un mec naïf.
Il avait rempli nos verres. On avait parlé d'autre chose. Avec le temps, j’avais souvent raccroché ces mots à sa manière de faire, parfois un peu conquérante et même agressive. Il ne savait pas s’arrêter. L’histoire du stage à l’ONU avait été son apothéose.
Se voulant d’une efficacité redoutable, il avait le goût des raccourcis. Il se moquait, parfois à raison, des approches technocratiques européennes : procédures interminables, études, normes, audits, consultants, précautions supplémentaires, jusqu'à produire des infrastructures tellement coûteuses qu'on n'en construit presque plus. La réalité lui donnait malheureusement raison. Mais là, il tombait dans le vieux travers du développement international. Arriver, construire, couper un ruban, compter les bénéficiaires puis laisser aux populations locales la facture des problèmes futurs. Dans ma tête, j’entends la voix de ma mère et ses sages paroles : « Le problème des jusqu’au-boutistes, c’est pas qu’ils aillent au bout, c’est qu’ils vont toujours trop loin. »
Mathieu arrive vers moi et une nouvelle fois, je fais tout pour l’éviter. Je pars à l’opposé pour aller me boire un café. Je m’installe dans un coin, histoire d’être tranquille. Mes doigts jouent à faire tourner le gobelet, alors que mon regard s’y perd. Quand je m’interroge sur le temps que j’ai passé à faire ça, mon café est froid. J’ai le réflexe de lever la tête pour vérifier si on m’observe. Les résultats arrivent. Enfin. Le projet Ventis a passé l’avant-dernière étape en compagnie de cinq autres, dont celui de Mathieu. Je pense que Ventis a de grandes chances d’être retenu. Mon esprit ne peut se concentrer sur autre chose que la probabilité qu’AquaTerra, avec son flou et ses risques, passe aussi. Alors que mes homologues savourent leur victoire, je prends la tangente. Dans le taxi qui me ramène, je rumine sans parvenir à me calmer. Je demande au chauffeur de stopper la voiture pour me déposer là. À plus de trois kilomètres de mon hôtel. Sans savoir comment occuper ma soirée, je me mets à marcher pour tenter d’évacuer ma colère. Vu le spectacle qu’a fait Mathieu hier lors des tables rondes, je n’ose imaginer ce qu’il a prévu pour le grand final de demain. Après une soirée de déambulation, sans même prendre le temps de manger, je rentre à mon hôtel. Je récupère la clé à l’accueil quand l'hôtesse me tend une enveloppe.
- Monsieur, on vous a laissé un message.
« On avait dit qu'on ne faisait pas comme si on se connaissait pas et pourtant j'ai l'impression que tu m'évites. Dommage, ton projet est super et j'aurais aimé en parler avec toi. Si tu veux, retrouve-moi à mon hôtel demain matin à 8 h pour le petit déj. Mathieu »
Ma main serre le papier au point de le froisser. Je n'ai aucune envie de le revoir. Son petit déjeuner, il peut se le mettre où je pense. Je monte dans ma chambre, incapable de me poser. À deux heures du mat, c’est toujours le ventre vide, l’esprit plein de rage et les yeux ouverts que je suis allongé sur mon lit.
***
Il est sept heures, j’ai dû en dormir quatre. La colère prendra le relais du repos. Toute ma concentration devrait être dédiée au projet Ventis. Pourtant, impossible de me défaire de l’idée qu’aujourd’hui, le FAIR va donner son aval à un projet dangereux. Et je sais une chose, Mathieu le sait. Je le connais, il maîtrise parfaitement tous les enjeux et les risques. Je relis une nouvelle fois son projet, le triture, l’annote et le jette dans mon sac. La faim me gagne. J'ai finalement envie d’un petit déjeuner.
J’arrive à son hôtel et annonce à l’accueil que je suis attendu. On m’amène vers la terrasse à l’arrière du restaurant. Il est là. Chemise en lin entrouverte, lunettes de soleil et maillot de bain, il boit un café installé à une table près de la piscine.
- Ah ! Jérémy, j’ai cru que tu ne viendrais pas. J’allais commander le petit déjeuner.
Je ne lui serre pas la main et m’installe. Lui fronce les sourcils. Je prends la carte et fais mon choix alors qu’il me jette des regards furtifs. Le serveur vient prendre nos commandes et je laisse ensuite le silence s’installer.
- Ça va ? Tu es venu pour prendre le petit déjeuner sans me parler ?
Je le regarde, lui offre un sourire sans vie.
- Comment as-tu fait ?
- Comment j’ai fait quoi ?
- Comment as-tu réussi hier à faire passer ton projet alors qu’il est truffé de risques sanitaires ?
Il soupire et ferme les yeux.
- Allez, c’est parti. J’en étais sûr.
- Tu étais sûr de quoi ?
- Non, rien. Donc, si tu veux, mon projet est truffé de risques.
Je secoue la tête et je souris.
- Tu sais très bien qu’il suffit d’une panne, une coupure et une pression insuffisante sur un réseau vieillissant et on a une contamination, et avec un contrôle insuffisant, une détection tardive qui peut tout transformer en catastrophe sanitaire.
- Tu viens d'inventer cinq événements successifs pour démontrer que mon projet est dangereux.
- Non. J'ai décrit ce qui se passe quand on construit un système sans payer pour qu'il dure.
Il sirote son café en me regardant.
- Ah oui, pas comme ton projet qui prévoit tout et même plus ?
- J’ai tenté de faire preuve de la plus grande vigilance, oui.
- Cinq millions pour la concertation, quatre pour former des gens, douze pour garantir quinze ans de maintenance… Tu construis des éoliennes ou un État-providence ?
Je serre les lèvres et parviens à retenir un « connard ».
- C’est tout ce que tu as pour te défendre ?
- Je n’ai pas à me défendre. Je parle simplement de comment tu as géré ton projet. Tu veux tellement garantir qu’ils pourront faire fonctionner tes éoliennes sans toi que tu leur expliques pendant dix ans comment ils doivent le faire. Étrange cette vision très paternaliste venant de toi.
Je connais ce petit jeu. J’en reviens à l’essentiel.
- Tu connais très bien les risques que tu fais prendre aux populations locales après trois ans de fonctionnement sur ton projet.
- Je croyais que tu étais le premier à vanter les mérites de l’accès à l’autonomie ?
- Quelle autonomie ? Ton exploitation-maintenance, elle est où après la troisième année ?
- Reprise par la collectivité locale. Je croyais que c’était comme ça que tu voyais aussi les choses ?
Il se redresse et bombe un peu le torse.
- Nous ne sommes pas là pour faire à leur place mais bien qu’ils puissent se passer de nous. Notre seul avenir, c’est de disparaître.
Le voir citer mes mots me donne envie d’exploser mais il jubile trop pour lui donner ce plaisir.
- Tu es trop intelligent pour ne pas comprendre qu’un projet d’électricité et un projet d’approvisionnement en eau n’ont rien à voir en termes de risques. Bordel, les maladies ne se propagent pas par le courant !
- Encore une fois, ce que tu ne comprends pas, c’est que les locaux vont gérer ce système après les trois premières années d’amorçage.
- Ah oui, et comment ?
- Par le recouvrement des bénéficiaires, tiens. L’autonomie donc.
- Tu n’as aucune garantie des moyens financiers des collectivités. Si le recouvrement n’atteint pas les besoins en financement, que se passe-t-il ? La maintenance ne sera pas faite correctement, le contrôle de la qualité de l’eau non plus. La santé et même la vie des gens sont en jeu, putain !
- Tu dramatises et surtout, tu mets tous les risques sur la table. On ne fait jamais rien comme ça. Et puis, les experts du FAIR ont validé tout ça. De ton côté, tu sais pour quoi tu demandes des financements ? Des études. Des consultants. Des garanties. Des procédures. Moi, c’est pour amener l'eau, direct. Pas au bout de quatre années de technocratie.
- Ils veulent des résultats rapides. Mais ils ne voient pas plus loin. Et toi, tu considères que certains risques humains sont une variable acceptable du modèle économique.
Il s’arrête et me regarde en secouant lentement la tête.
- J’ai toujours su que tu deviendrais un petit bureaucrate super chiant, toi. Tu passes ton temps à faire des études et des audits pour ne jamais rien faire. J’ai déjà donné, avec ce genre d’hommes. Je fais les choses, moi.
- T’as pas changé. T’es toujours qu’une merde.
Mathieu sourit, et même, ricane. Le serveur nous interrompt pour nous servir. Je ne fais que fixer Mathieu et m'apprête à partir. Alors que je m’apprête à lui dire adieu, j’entends une sonnerie retentir dans mon sac. Je cherche dedans et le vide à moitié par terre pour trouver mon téléphone. C’est ma mère. Avant que j’ouvre le message, Mathieu se lève.
- Je reviens, ils ont oublié le sirop d’érable, j’adore ça, me dit-il avec un clin d'œil.
Je découvre des nouvelles venant de ma mère. Mon oncle s’est réveillé. Il est stable. Je respire un peu avant de découvrir la fin du message. Il n’a pas retrouvé la parole et les médecins estiment qu’il y a de grandes chances que ce soit irréversible. Merde. Je bloque sur cette image. Mon oncle, muet.
Je vois Mathieu revenir, sans s’installer.
- Bon, maintenant, si ça ne te dérange pas. Je vais faire ce que j’adore faire avant de prendre mon petit déjeuner. Prendre un petit coup de frais dans la piscine.
- Fais donc.
- En tout cas, je ne crois pas que nous soyons en compétition aujourd’hui. Selon moi, nos deux projets vont passer. Alors, nous ne sommes pas concurrents. Ne laisse pas ta jalousie ou ta rancœur envers moi t’aveugler.
Je sens mon cœur pulser dans ma poitrine. Il semble tellement serein.
- Je suis partagé entre la déception et la satisfaction.
- Explique-toi.
- La déception que tu me fasses ton show de moraliste et la satisfaction d’avoir eu raison à ton sujet. T’es un loser, Jérémy. Alors, regarde-moi comme ton ennemi si ça te chante. Moi, j’ai autre chose à foutre que perdre mon temps.
Il se retourne et marche tranquillement vers la piscine avant d’y plonger. Alors que je n’ai pas mangé depuis hier midi, il vient de me couper l’appétit. Ses mots tournent dans mon esprit. Mon regard s’arrête sur mon téléphone et le message de ma mère. Je dois me barrer d’ici. Je rassemble mes affaires pour les mettre dans mon sac. Je m’arrête d’un coup. Entre mes doigts, je sens un petit sachet plastique, souvenir de mon vol en avion. J’éprouve le contenu en pressant l’emballage. Un produit anodin qui brûle la pulpe de mon pouce autant qu’il enflamme mon esprit. Mon regard se porte sur la piscine, où Mathieu nage, avant de se diriger vers sa place où est étalé son petit déjeuner. Je scrute ce qu’il y a dans ma main. Peanut butter. De l’arachide quasiment pure. Juste une goutte. Je me fais le scénario. Pas de piqûre d'adrénaline mais un hôtel qui fourmille de salariés. Une journée à l'hôpital au minimum mais le risque que cela soit tragique n'est pas absolu. Les souvenirs de son état aux urgences quand nous étions étudiants resurgissent. Je ferme les yeux et essaye de me concentrer, d’imaginer son absence lors de la présentation de ce matin. Et puis, même si c’est plus qu’une absence… Je fixe la petite encoche permettant d’ouvrir le sachet facilement. Je souris. Je me laisse porter par l’idée. Une simple petite idée.
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